Arabie Saoudite. Rodéos urbains… et angle mort

Notes sur Royaume d’asphalte : jeunesse saoudienne en révolte de Pascal Menoret.

Depuis plusieurs années, des chaînes Youtube sensationnalistes donnent à voir au monde entier des extraits de vidéos de rodéos urbains tournées en Arabie Saoudite. Contenant souvent dans leur titre les expressions « arabian drift » ou « saudi drift », ces séquences montrent le plus souvent des berlines filant à toute allure sur de larges avenues de Riyad avant de slalomer et de déraper au milieu de la circulation devant un public de jeunes hommes massés sur les bas-côtés. Il est également fréquent de voir dans ces montages, quand ce n’est pas des compilations morbides entièrement dédiées à cela, les terribles accidents de la route que causent ces rodéos. De par leur diffusion virale, ces images sont peu à peu entrées dans la culture Internet au point que des artistes se les sont réappropriés1. L’ouvrage de Pascal Menoret, et c’est ce qui fait son intérêt, nous plonge dans le contexte largement méconnu de leur production.

Envoyé une première fois à Riyad en 2001 dans le cadre de son service national et pour y enseigner la philosophie dans un centre culturel français, l’auteur, qui prépare une thèse de philosophie, change ses projets au contact d’une société saoudienne sous le feu des projecteurs occidentaux après les attentats du 11 septembre. Il s’inscrit alors dans un programme d’études orientales avec pour projet de casser une vision de l’Arabie Saoudite ayant court en Occident et qu’il juge, en partie à raison, stéréotypée. Il veut étudier la jeunesse engagée dans les groupes « d’activistes islamiques » qui malgré une importante répression s’opposent au régime saoudien considéré comme inféodé aux États-Unis. Cela intéresse le Quai d’Orsay qui lui octroie en 2005 un visa de quatre ans et une bourse doctorale. Cependant, et de manière assez logique, le statut de Menoret est un handicap : la plupart des groupes islamiques qu’il tente d’approcher se méfient de lui car il n’est pas musulman et car ils le voient comme un représentant d’une puissance néo-coloniale et un probable espion. À cause de cette prise de contact compliquée avec les activistes religieux Pascal Menoret est finalement amené à se tourner progressivement vers les mfaḥḥaṭīn, nom de ceux qui pratiquent le tafḥīṭ, le rodéo.

L’État saoudien actuel est proclamé en 1932 par Ibn Sa’ud avec le soutien du Royaume-Uni. Après-guerre, via le pacte Quincy conclu en 1945, ce sont les États-Unis qui deviennent les protecteurs de la monarchie absolue en échange des droits d’exploitation de son pétrole via la compagnie Aramco. S’en suit une politique d’urbanisation et de réformes du pays. Bien que la famille régnante ait dans un premier temps mal vu l’asphaltage des pistes du royaume — des routes carrossables étant vues comme facilitant d’éventuelles invasions, notamment de manière insidieuse par les puissances occidentales — elle change de cap dans la deuxième moitié du XXe siècle. La route devient centrale dans le récit national qui se construit. Des architectes Grecs redessinent Riyad à la fin des années 60 sur le modèle californien : découpage en damier, autoroutes et gigantesques échangeurs. Cette politique s’accélère à partir de 1973 avec les bénéfices liés à l’augmentation des prix du brut décidée par l’OPEP et à la nationalisation de l’Aramco qui font suite au soutien des États-Unis à Israël dans la guerre du Kippour. L’argent du pétrole est massivement investi dans le développement urbain, la spéculation immobilière bat son plein. La maison individuelle et la voiture sont alors mises en avant comme des symboles de réussite. Le roi s’attaque par ailleurs à l’ancestral système tribal des Bédouins qui vivent dans les campagnes. La stricte domination de l’État fait qu’il devient de plus en plus difficile pour eux de vivre de l’élevage. Condamnés à la pauvreté, la principale échappatoire de ces-derniers est d’intégrer l’armée ou de tenter de trouver un travail d’ouvrier ou d’employé non qualifié en ville. Cela entraîne leur sédentarisation dans les banlieues de Riyad ; en 1968, la ville est constituée à 20 % de bidonville. La capitale est en quelques années normée, quadrillée et clôturée en parcelles là où auparavant la population construisait elle-même ses habitations collectives (parfois au pied du palais royal) que le souverain légalisait après coup. L’espace public se réduit quant à lui aux galeries marchandes des immenses centres commerciaux et Riyad se forge une réputation de ville ennuyeuse. Les seuls lieux de sociabilité deviennent ces cabanons que louent des hommes (groupes d’amis, anciens camarades d’école ou collègues de travail) et qu’ils fréquentent le soir après le travail avant de rentrer chez eux. Au même moment le costume national s’impose : thawb (robe blanche) et shmāg (voile de tête) pour les hommes, ´abāya (robe noire) et voile pour les femmes. Il vient renforcer une ségrégation sexuelle qui se manifeste également par l’interdiction faite aux femmes de conduire, cet acte devenant un symbole de masculinité2.

Le féodalisme implique une opacité extrême du fonctionnement de l’État, une concurrence entre les princes qui disposent de fiefs fonciers ou économiques et un fort népotisme du haut en bas de la société. Les membres de la famille royale se voient offrir régulièrement par le roi des terres qu’ils cèdent ensuite à leurs clients, lesquels se transforment en promoteurs. Ces derniers délimitent alors ces parcelles désertiques par des routes éclairées de réverbères en prévision des futurs bâtiments qui y seront construits… le jour où cela sera financièrement intéressant. À l’échelon inférieur, la classe moyenne, composée d’un nombre important de fonctionnaires (pouvant avoir une petite affaire immobilière ou agricole à coté), comprend également des individus intégrés à leur niveau à des réseaux de clientèle. Ceux-ci voient généralement d’un mauvais œil la population immigrée (asiatique ou arabe), qui n’a quasiment aucun droit et qui travaille dans le bâtiment ou tient des petits commerces. Les Bédouins, bien que sujets du roi, sont quant à eux perçus comme une population dangereuse et arriérée  »Sont considérés comme « Bédouins » par les citadins tout individu ayant une origine rurale immédiate (migrants) ou de par sa parenté, qu’il est été sédentaire ou nomade auparavant.)). Cantonnée dans les banlieues, elle est fortement touchée par le chômage qui, malgré l’absence de statistiques officielles, atteindrait selon l’auteur un taux entre 10 et 20 %.

Les jeunes hommes et adolescents issus de l’immigration rurale, célibataires, sans fortune et sans piston sont les principaux acteurs du milieu du rodéo. Touchés comme beaucoup d’habitants de Riyad par le ṭufush, sentiment mêlant ennui, frustration et sensation d’impuissance, ils trouvent dans cette pratique risquée un moyen de se sentir vivre et de se libérer de certains carcans de la société saoudienne (pas celui de la ségrégation entre hommes et femmes cependant). C’est généralement à l’adolescence qu’ils commencent à fréquenter les rodéos, intégrant la bande d’un pilote pour lequel ils peuvent voler des voitures nécessaires aux dérapages. C’est à cet âge également qu’ils sont objets de convoitise sexuelle de la part de ces mêmes pilotes. Les relations sexuelles entre hommes3, consenties ou non et taboues dans la société saoudienne, sont assumées dans le milieu du rodéo. Des poèmes à la gloire des pilotes célèbres disent de manière explicite que ces-derniers font des dérapages « pour les beaux yeux » d’un jeune garçon. S’il s’agit de relations de domination, l’auteur y voit aussi souvent une portée éducative.

De par son caractère révolté et auto-destructeur, le rodéo n’a rien à voir avec les loisirs des hommes de la classe moyenne qui passent leurs week-ends à Bahreïn pour y fréquenter des prostituées et y boire de l’alcool ou qui organisent des courses de dragsters, certes illégales, mais avec leurs propres voitures et beaucoup plus sécurisées. La pratique du tafḥīṭ avec son mélange de délinquance, d’homosexualité et de consommation de drogue et d’alcool de datte clandestin a tout pour choquer la bonne conscience saoudienne. Il est une violence faite aux véhicules, aux corps et aux moeurs. Les mfaḥḥaṭīn retournent le paysage urbain et le culte de la voiture d’une société saoudienne policée contre elle-même. En cela, les parallèles que l’auteur réalise avec des études sur le skateboard en Californie semblent à propos. Le fétichisme autour de certains modèles de voitures, comme la Toyota Camry souvent vantée dans des chansons de fans de rodéo, est donc trompeur. Les berlines qui sont volées à d’honnêtes sujets du roi ne sont en fait que des vecteurs, choisies pour leur puissance permettant d’offrir du spectacle et des sensations fortes. Contrairement aux drag racers de la classe moyenne qui bichonnent et règlent leur bolide au millimètre, les mfaḥḥaṭīn recouvrent les véhicules qu’ils ont entre les mains d’autocollants et de graffitis à leur nom et à celui de leur amant, puis les éreintent jusqu’à leur destruction.

Le livre de Pascal Menoret nous permet de découvrir cette contre-culture apparue dans les années 70 avec ses codes, ses vedettes et sa musique. Il est cependant très difficile de mesurer l’ampleur du phénomène tant les statistiques à ce sujet sont lacunaires. L’auteur relève qu’en 1997-1998 la police de Riyad à dressé 44 000 contraventions pour rodéo (à titre indicatif la ville compte environ 5 millions d’habitants). Cela équivaut en moyenne à un nouveau cas de rodéo toutes les onze minutes, mais ne représente pour autant qu’environ 1 % des contraventions. À partir des années 2000, le phénomène diminue à cause d’une importante répression et stagne à environ 8500 cas de rodéo répertoriés par an (23 par jour en moyenne). Néanmoins c’est aussi depuis cette période que les sessions de dérapages sont de plus en plus filmées et mises en ligne sur Internet, montrant une facette, avouons-le, insoupçonnée de l’Arabie Saoudite. Les sociologues, psychologues et journalistes saoudiens, eux, dissertent depuis des années sur le rodéo, adoptant des postures moralisatrices semblables à celles qu’en Occident on a pu connaître à l’encontre des blousons noirs, des punks ou de la culture rap. Depuis les attentats du 11 septembre, en plus d’être qualifiés de « pédés », de « malades mentaux » ou de « clodos », les fans de tafḥīṭ se sont vus affublés par la presse officielle de l’étiquette de « terroristes ». Faisant honte au pays et menaçant sa bonne moralité, les mfaḥḥaṭīn sont réprimés au même titre que certains opposants au régime, qu’il s’agisse des djihadistes ou de certains militants religieux et politiques, notamment ceux que voulait étudier Pascal Menoret au départ.

C’est au sujet de ces derniers que le regard de l’auteur devient cependant plus ambiguë. À l’instar d’autres universitaires français tels que son collègue François Burgat ou du journaliste Alain Gresh4, Pascal Menoret fait preuve de complaisance à l’égard de la mouvance frériste. Les groupes qu’il a essayé d’approcher un premier temps — un peu « sévères », certes, admet-il — appartiennent à l’Éveil (Al-Sahwa Al-Islamiyya, « l’éveil islamique » couramment appelé « Sahwa »), un mouvement qui rassemble les Frères musulmans saoudiens et des salafistes politiques. L’auteur n’a de cesse de les qualifier d’activistes « islamiques » pour éviter semble-t-il la connotation négative du mot « islamistes »5 pourtant employé par les différentes sources sur place qu’il cite. On retrouve ici une tendance née à l’extrême gauche dans les années 1970 qui voyait dans l’islam la religion des opprimés et dans sa branche politique un rempart contre l’impérialisme américain (idées qui refont aujourd’hui surface à partir de la « lutte contre l’islamophobie »). Prétendant certainement rompre avec ce qu’il juge être des stéréotypes européocentrés et néo-coloniaux à l’encontre de l’islam politique, Pascal Menoret s’attache à rendre respectable cette mouvance. Fait paradoxal, ce qu’il juge si positif chez les Frères musulmans saoudiens ce sont leurs appels à la liberté de la presse, à l’arrêt de l’arbitraire policier et à la constitution d’une monarchie parlementaire. Autant dire les composantes essentielles d’une démocratie bourgeoise, invention on ne peut plus occidentale ! Et si aujourd’hui quelques prêcheurs de l’Éveil, parfois anciens mfaḥḥaṭīn, tentent d’attirer les fans de rodéo à eux (tout en collaborant avec la police à l’occasion), ce n’est que pure tentative de récupération, plutôt vaine au demeurant. Menoret le reconnaît bien, ce qui est dommage c’est qu’il ne veuille pas voir que sous un régime démocratique conservateur mais libéral économiquement tel que le réclament les activistes religieux, les mfaḥḥaṭīn auraient probablement toujours de bonnes raisons d’exister et seraient sans doute traités de la même manière qu’aujourd’hui.

Mais, sans doute insatisfait de seulement nous faire toucher du doigt l’inévitable sentiment de révolte que suscite l’extension des lois du monde marchand, l’auteur n’en reste pas là. Regrettant que l’Arabie Saoudite pâtisse d’une « intégration mal négociée […] dans des réseaux transnationaux d’expertise, d’échanges économiques et de pouvoir », il cherche des solutions, rêve de réformes et d’alternatives… et sombre dans un relativisme culturel à la mode et la promotion de réactionnaires patentés. Dommage. Royaume d’asphalte : jeunesse saoudienne en révolte conserve malgré tout le grand mérite de nous faire visiter les coulisses d’une Arabie Saoudite que l’on croit, à tort, totalement pacifiée.

M.

 

 

 

 

 

Pascal Menoret, Royaume d’asphalte, jeunesse saoudienne en révolte, Paris/Marseille, La Découverte/Wildproject, 2014, 288 p.
23 €

  1. C’est par exemple le cas de la rappeuse britannique MIA dans le clip de sa chanson Bad Girls sortie en 2012. Tournée au Maroc par le réalisateur français Romain Gavras, la vidéo réinterprète dans une version pop assez éloignée de la réalité, mais clairement référencée, les rodéos urbains de la banlieue de Ryad. []
  2. Ce qui a vient de changer comme chacun sait. Cette réforme s’inscrit dans le plan de réformes économiques du prince Mohammed ben Salmane Al Saoud. Avec l’autorisation pour les femmes de conduire, un nombre plus important d’entre elles pourront avoir un travail et les hommes augmenteront leur productivité en perdant moins de temps à faire le chauffeur pour leur épouse. https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/arabie-saoudite-pourquoi-le-pays-accorde-la-conduite-aux-femmes_1947429.html []
  3. Pascal Menoret préfère parler de relations « homosociales » plutôt qu’homosexuelles car ces hommes, qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes, ne s’identifient pas comme homosexuels et, la plupart du temps, affichent aussi une attirance pour les femmes. Pour l’auteur, la division n’est donc pas entre hétérosexuels et homosexuels mais entre passifs et actifs. Cette distinction ressemble cependant à une façon récurrente de camoufler sous un vernis machiste et viril les pratiques homosexuelles que la société condamne. Et bien qu’en Arabie saoudite, comme ailleurs, les rapports sexuels entre hommes ont court, certains pourraient ainsi conclure que l’homosexualité n’existe pas dans ce pays… []
  4. Intellectuel membre du PCF et notamment préfacier de Tariq Ramadan, il a publié un chapitre de l’ouvrage de Pascal Menoret sur son site OrientXXI.info. Son avis sur le livre est par ailleurs publié en quatrième de couverture de l’édition française. []
  5. Dans un article où il fait l’éloge à peine masqué de l’Éveil il parle cependant bien d’islamistes. Pascal Menoret, « Les mille visages de la contestation en Arabie saoudite », OrientXXI.info, dernière visite le 15/08/2017, http://orientxxi.info/magazine/les-mille-visages-de-la-contestation-en-arabie-saoudite,1455. []

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