Festival d’Aurillac 2016 : la petite Emeute du vendredi, le seul spectacle valant la peine !

Pour l’édition « 30 bis », les organisateurs du Festival de théâtre de rue d’Aurillac ainsi que les compagnies participantes se sont pliés complaisamment aux mesures de sécurité imposées par la Préfecture du Cantal dans le cadre de l’état d’urgence. Une démarche accueillie dans la plus grande passivité par le public à l’exception de quelques centaines de festivaliers.

Le Festival d’Aurillac avait un drôle de goût cette année. Nous étions habitués aux patrouilles de flics dans les rues, mais cette fois-ci nous sommes passés au stade supérieur. Au prétexte d’assurer la sécurité face à la menace terroriste, le centre-ville entier avait été grillagé ne laissant que quelques entrées aux allures de check point. Pour accéder à la zone, chacun devait laisser fouiller son sac par les sales pattes des vigiles, parfois sous l’œil de flics goguenards ou de soldats en armes. Outre le fait que le plan Vigipirate en place depuis 25 ans est surtout une affaire de communication, il était évident qu’encore une fois il servait à des fins moins avouables. Cela s’observait par exemple dans la légende du plan de la ville contenu dans le programme officiel. Celle-ci indiquait que les « bouteilles en verre, alcools, bagages et gros sacs [étaient] interdits ». Comprenez en creux « pas de pauvres ni de punks à chiens en centre-ville » car bien sûr bouteilles en verre et alcools étaient en vente à l’intérieur… un peu plus cher !
Face à cette manœuvre grossière (et moyennement efficace) pour éloigner la frange du public la plus désargentée et parfois un peu turbulente, il faut noter le silence assourdissant des compagnies. Ces dernières ont joué leur spectacle comme si de rien n’était. On pourra nous rétorquer que ça n’est pas les zonards qui vont les programmer à la MJC de Clermont-Ferrand et les aider avoir leur statut d’intermittent. Certes, simplement nous mesurons la distance qu’il y a entre les paroles et les actes de ces artistes, de gauche évidemment, qui surfent allègrement sur l’image subversive et un peu gavroche du théâtre de rue. Au final, nos théâtreux ne font que tolérer ces pauvres qui rendent le décor aurillacois si authentique, mais s’il le faut vraiment, ils peuvent s’en passer.

La seule petite éclaircie de ces quatre jours aura donc été la manifestation du vendredi 19 août contre l’état d’urgence et les fouilles à l’entrée du site du festival. Toute la journée le mot avait tourné : rendez-vous à 18 heures place des Carmes. Arrivés sur place, force était de constater que l’appel n’avait pas réuni des foules. Seulement 300 à 400 personnes étaient présentes, pour un festival qui revendique le passage d’environ 100 000 personnes en quatre jours. Néanmoins l’ambiance est rapidement montée et les barrières de sécurité ont vite été renversées par les manifestants, provoquant la fuite des vigiles et l’arrivée d’un cordon de gendarmes mobiles en tenues anti-émeutes. Un slogan repris par les manifestants résumait l’idée du rassemblement : « Fouilles, contrôles et surveillances, l’art de rue perd tout son sens ». Si cela rimait bien, nous émettrons des réserves sur l’intérêt de chercher un sens à l’art, qu’il soit « de rue » ou non. Passons. Les grilles ont ensuite été montées en barricade à l’entrée de la rue Jules Ferry dans laquelle étaient retranchés les pandores. Quelques poubelles enflammées sont venues agrémenter joyeusement le tout. La réponse des gendarmes ne s’est pas fait attendre, ils ont tiré des grenades lacrymogènes dans la foule. S’en sont suivies deux à trois heures d’échauffourées avec une utilisation massive de gaz et plusieurs tirs de flashball qui n’ont apparemment pas fait de blessés graves, heureusement. Trois interpellations semblent tout de même à déplorer, ce qui n’est pas étonnant vu que très peu de personnes étaient masquées et prenaient parfois des risques franchement inconsidérés.
Il est aussi dommage que la manifestation n’ait pas su s’engager dans le centre-ville, ce qui aurait permis de perturber la léthargie générale qui y régnait (200 mètres plus loin personne ne savait ce qui se déroulait) et aurait peut-être un peu fait grossir le cortège. Par ailleurs, si nous avons constaté avec plaisir qu’il n’y avait plus l’ombre d’un vigile aux entrées du site dans la soirée du vendredi, le samedi tout était sinistrement rentré dans l’ordre.

Ce petit événement nous a tout de même fait chaud au cœur et a permis de voir qu’il existe encore quelques personnes qui ne cèdent pas face au terrorisme d’État. Sans conteste cette manifestation aura été le meilleur spectacle de rue du festival. L’air saturé de lacrymo est sans hésitation bien plus respirable que celui qui pue l’hypocrisie des honnêtes citoyens. À ceux-ci, allez donc crever !

M.

Georges Courtois, revolver au poing et bagou d’enfer

Le 27 février dernier, Georges Courtois était de passage à Avignon pour participer à une rencontre organisée par le Collectif anti-carcéral du Vaucluse. C’est que le bonhomme en connaît un bout sur le sujet : il a passé plus de 30 ans en cabane. Né en 1947 dans une famille pauvre, il commence tôt à se débrouiller pour améliorer le quotidien. Ses petites rapines le font atterrir en maison de redressement et c’est là que l’escalade commence vraiment. Refusant la formation de plombier que l’administration veut lui imposer, il choisit la carrière de bandit. Plus souvent dedans que dehors, Georges Courtois se découvre alors un talent d’écrivain lorsqu’il adresse depuis sa cellule des lettres d’insultes aux magistrats qui s’occupent de son cas ou de celui de ses amis.
En 1985, il est convoqué à la Cour d’Assises de Nantes avec Patrick Thiolet afin d’être jugé pour un braquage qu’ils ont commis. Les deux acolytes ont alors l’idée folle d’organiser une prise d’otage dans le tribunal afin de dénoncer le fonctionnement de la justice et les conditions de détention dans les prisons. Pour cela ils sont aidés par Karim Khalki. Cet ancien co-detenu et ami de Courtois, libéré quelques jours plus tôt, leur apporte les armes nécessaires. Équipés de grenades et de revolvers ils prennent en otage magistrats et jurés pendant 34 heures sous l’œil des caméras de FR3. Les trois hommes finissent par réclamer les moyens de s’enfuir pour Courtois et Thiolet et une expulsion du territoire vers la destination de son choix pour Khalki. Après avoir obtenu une voiture et s’être rendu à l’aéroport de Nantes sous escorte policière, le trio, dans l’impasse, libère finalement les derniers otages et se rend. Ce coup d’audace vaut 11 ans de prison supplémentaires à Courtois. En 2015, il a publié ses mémoires, Aux marches du palais, un an après la fin d’un autre séjour de 14 ans derrière les barreaux pour un nouveau braquage.
Avec quelques camarades, nous avons profité de sa venue pour lui poser quelques questions autour d’un canon. Un entretien qui se finit en queue de poisson pour cause de timing un peu serré, mais qui nous livre un bon aperçu de ce personnage haut en couleur !

M. : Pour commencer, nous aimerions savoir pourquoi c’est important pour toi de faire des rencontres de ce type, de venir parler un petit peu de ta vie et de la prison ?

Georges Courtois : Bon, déjà c’est quand même un truc qui est relativement pesant… Et puis moi là tu vois, je sature un peu. Je me traîne un peu ça comme un boulet. À Nantes par exemple, je suis intercepté dans la rue, je sais pas, dix fois par jours par des gens. Et le problème c’est que le discours c’est toujours le même. C’est la séquence nostalgie : « J’avais 22 ans [le jour de la prise d’otage], c’est l’année où je me suis mariée ! ». Attends, la femme, elle en a 50 maintenant, c’est sa jeunesse quoi !

M. : Tu fais référence à la fameuse prise d’otage du tribunal de Nantes en 1985 ?

G.C. : Oui. Ça a été très bien reçu par la population. Alors ils viennent me voir dans les restaurants, etc… Ma femme elle voulait plus aller au restaurant à un moment donné tellement ils faisaient chier. Parce que bon ils sont chiants, quand même. C’est sans grand intérêt, quoi ! Mais c’est bien qu’ils passent quand même… Je les reçois bien. S’ils font la démarche de venir me voir c’est sympa, même si c’est pour dire des banalités.

M. : Aujourd’hui tu viens dans le cadre d’une rencontre contre l’enferment carcéral. Le principe même de la prison est très rarement remis en question. On sait qu’il ne ressort rien de bon de ce système, mais pourtant on le maintient, d’après toi comment ça se fait ?

G.C. : Je n’ai pas de solution. Je dis qu’il faudrait effectivement la supprimer, mais bon les sociologues ils sont là pour ça normalement. Personne ne s’en préoccupe. D’ailleurs, on se préoccupe surtout d’en construire d’autres. Et puis le problème qu’il va y avoir pour les prisons c’est qu’avec les partenariats public/privé, Vinci et Bouygues qui sont les rois du béton en profitent. Et ça va être géré également par le privé. Ces entreprises qui fabriquent les prisons, l’État Français leur paye un loyer, pendant 30 ans par exemple…

« …je suis sorti il y a deux ans, pendant un an j’étais dans une drôle de galère ! »

M. : Comme les autoroutes ou les aéroports…

G.C. : Voilà c’est le même système. Ils vont privatiser les prisons donc il y aura des espèces de syndic, comme dans un immeuble. Un appartement vide c’est de l’argent qui est perdu, il faut qu’il soit occupé, ça sera pareil avec les cellules. Il faudra que ça soit toujours plein. Donc ils vont en mettre de plus en plus.
C’est ce qu’ils se préparent à faire. Si tu vas voir un mec, un connard quelconque, un rond-de-cuir du Ministère de la Justice, tu lui demandes : « D’après vous il y aura combien de gens en prison en l’an 2050 ? » Il prend son ordinateur et il te dit : « Il y en aura 110 000. » C’est-à-dire qu’ils ont fait des projections ! Il pourrait te dire : « On va faire un programme politique qui fait qu’il y aura de moins en moins de gens en prison. » Mais non ! Il te dit : « Il y en aura 30 000 à 50 000 de plus » ! Le mec il le sait, et puis ça sera comme ça, hein ! Il faut construire des prisons à tout prix, même si ça sert à rien… Construire des choses qui servent à rien, c’est quand même assez aberrant !
Alors quoi faire à la place? Je sais pas…

M. : C’est compliqué, c’est lié avec le reste aussi…

G.C. : Bah, ouais…. Tu vas pas faire travailler les gens qui sont en prison. Bon, on parle pas des mecs qui vont faire trois ou quatre mois, les touristes tout ça. Mais quand tu fais des 10, 15 ou 20 ans, quand tu sors, ça craint ! Qu’est-ce que tu veux faire ? Moi je sais, je suis sorti il y a deux ans, pendant un an j’étais dans une drôle de galère ! Pas d’appartement, bon j’avais un peu d’oseille qui me restait, ça allait tu vois, mais enfin… J’avais le droit à rien, plus de sécurité sociale, enfin c’était terrible !

M. : Concernant le travail en prison justement, toi, tu as travaillé en prison ?

G.C. : Ça va pas ? Il devient fou ! Alors lui il me pose des questions, complètement… Je sais même pas ce que ça veut dire le mot travail, moi. Tu sais qu’il y a aucun patron qui peut se vanter de m’avoir fait une fiche de paye dans sa vie !

M. : Dans ton bouquin tu dis quand même à un moment que tu as essayé de finir ta formation de plombier, mais que tu as eu de nouveaux ennuis pour une histoire de carte grise…

G.C. : Ouais, quand ma fille est née. Bon j’ai eu une petite fille, la dernière, la deuxième. J’ai dit faut arrêter un peu de déconner. Ils m’ont attrapé, j’avais pas changé une carte grise, ils m’ont mis trois mois en prison. Formation ou pas formation, allez hop au placard ! J’ai dit allez ça va, c’est bon ! J’ai fait deux mois et demi, je suis reparti et j’ai repris mes activités criminelles.
Quand tu mets un mec en prison, on peut partir du principe que c’est dans un but de le faire réfléchir. Moi, quand ils m’ont mis en prison cette fois-là, j’avais déjà fait plus de vingt ans et ils m’ont mis trois mois ! Ils se sont moqués de moi ! Ça n’a aucune utilité de mettre trois mois à un mec comme moi qui a passé des années dans les centrales !

M. : Juste de quoi te faire foirer ta formation en fait…

G.C. : Oui voilà, c’était baisé. Trois mois de prison, qu’est-ce que j’en ai à foutre ! Je rentre là-dedans, je pose mon sac par terre et j’attends qu’on vienne me chercher ! Trois mois, t’as pas le temps de te retourner, t’es déjà dehors, quoi.

A. : Il y a des expériences, c’est en Scandinavie ou en Hollande, il y a des prisons ouvertes où les gars ils travaillent la terre, il y a des champs…

G.C. : Il y en a en France, en Corse à Casabianda, à Mauzac… Mais alors le problème c’est que les mecs ils ont pas trop envie de travailler quand ils sortent de quinze ans de prison. Moi je te le dis franchement, ils se précipitent pas sur les outils ! Et puis là actuellement, socialement parlant, ça craint un peu le boulot…  Il n’y en a pas pour les gens normaux, alors pour ceux-là, c’est même pas la peine.
Et puis les mecs qui travaillent dans les prisons, moi j’ai jamais travaillé en prison, je te le dis tout de suite, ils sont payés au lance-pierre. Ils sont rackettés ! Ils te prennent 10 % par là, 12 % par là. En fait tu payes ton loyer quoi ! Alors moi, je travaillais pas, mais ils ont reçu une mise en demeure à la prison de l’Île de Ré pour mettre un écrivain public à disposition des détenus. Parce qu’ils amènent là-bas tous les mecs des îles : Guadeloupe, Martinique, Guyane, Brésil. Tous ceux qui se font arrêter par la France là-bas, dans les Caraïbes, les îles anglaises, Sainte-Lucie et compagnie. Les mecs ils parlent plus ou moins bien le français et ils se retrouvent à 6000 kilomètres de chez eux. Donc l’administration m’a demandé : « Est-ce que ça vous dit de faire l’écrivain public ? » J’ai dit oui. Ils m’ont dit : « Bon, on vous paiera l’encre, le papier, un ordinateur », j’avais un ordinateur, « et on vous donnera 300 € par mois. C’est libre accès, c’est-à-dire vous n’avez pas d’horaires, c’est à la demande ». Des fois j’étais un mois sans faire une seule lettre.

B. : C’est balaise quand même. À l’Île de Ré maintenant ils amènent les condamnés, alors que c’était le départ pour le bagne !

A. : C’est le même bâtiment avec les descendants des mecs ! Parce que c’est très clairement les descendants des mecs.

G.C. : Avant il n’y avait qu’un bâtiment à l’Île de Ré, maintenant il y en a deux. Ils en ont fait un il y a une trentaine d’années qui est à peu près correct, mais le bâtiment d’où les mecs partaient pour la Guyane, il est au patrimoine de l’UNESCO et aux monuments de France, classé historique. Les mecs, ils reçoivent de l’eau quand il pleut ! Donc un jour l’administration a fait venir un architecte des Bâtiments de France. Mais il peut pas boucher les fuites, il peut pas y toucher. Les fenêtres elles sont toutes vermoulues, il peut pas les changer. Le lendemain, devine ce qu’ils ont fait. Je te jure, t’y crois pas ! Ils ont amené des seaux de moutarde et de mayonnaise industrielle. Des grand seaux de 5 ou 10 kilos et ils ont envoyé un mec qui fait l’entretien, un taulard quoi, mettre les seaux au plafond ! Les mecs ils ont des seaux au plafond ! L’eau elle tombe dans les seaux et ils viennent les vider. Le mec quand il dort, l’eau elle tombe en faisant : « Pof ! Pof ! »
À Fresnes aussi ils ont fait un truc comme ça, avec toutes les photos des mecs qui partaient pour le bagne. Comme dans Papillon [1] ! Les matons, le directeur, ils sont très contents d’avoir ça.

« …le bâtiment d’où les mecs partaient pour la Guyane, il est au patrimoine de l’UNESCO et aux monuments de France, classé historique. Les mecs, ils reçoivent de l’eau quand il pleut ! »

Moi quand je suis intervenu au Palais de Justice de Nantes, j’ai ouvert le feu sur la police dans la salle des pas perdus. Il y avait des gros piliers et il y a des balles qui ont ricoché. Paf ! Dans les piliers ! Le plâtre qui tombe, la balle qui se met dedans… Eh ben un jour je vais au Palais de Justice et je vois un mec avec une échelle, il gratte un pilier. « Bonjour monsieur », il me dit, « je travaille pour vous là ! – Ah bon ? – Oui, parce que vous comprenez, les impacts de balles, ils commencent à s’affaisser avec l’humidité, alors là on est obligé de les consolider. – Mais comment ça ? – Ah ! », il m’a dit, « parce qu’ils sont conservés, hein, à titre historique. – Oh ! », ben j’ai dit, « C’est formidable ! »
Non mais tu te rends compte ces gens-là, quand même, ils ont pensé à conserver les impacts de balles !

M. : Ils ont plus de soucis pour les bâtiments que pour les gens…

G.C. : Ah oui ! C’est une catastrophe !

M. : Par rapport aux conditions de vie en prison justement, dans le bouquin tu parles un peu de Badinter [2] en te moquant de ses mesures en tant que Garde des Sceaux, par rapport à la télé dans les cellules par exemple…

G.C. : Ah ben la télé elle a une histoire particulière. Tu sais que moi j’ai jamais pris la télévision en prison. Pendant 25 ans, ils m’ont jamais vu avec la télévision.
Qu’est-ce qu’ils ont fait? Ils ont mis la télé pendant un an chez les femmes. À la centrale des femmes de Rennes. Et là, les psychologues ils se sont mis au boulot. Insomnies en baisse, tentatives de suicide en diminution, enfin tout allait bien, quoi ! Forcément qu’elles dormaient bien, elles regardaient la mire à 3 heures du matin ! Donc ils ont dit que c’était une très bonne chose et ils ont décidé de mettre la télévision dans les prisons. En fait c’est thérapeutique.
La première prison qui a eu la télévision en France, c’est le 20 décembre 1985, juste avant qu’on se fasse serrer, pour que les mecs ils nous voient nous faire attraper ! La semaine d’après ils ont mis la télé partout, mais les Nantais ils l’ont eue en premier, ils ont pu être aux premières loges, c’est rigolo. Badinter c’est quelqu’un de lamentable.

M. : Tu parles aussi des procès et de leur côté très spectaculaire notamment aux Assises. Dans quelle mesure ? Tu évoques notamment le rôle des jurés.

G.C. : Ben les jurés, je les ai accusés d’être coupables d’ignorance. C’est-à-dire qu’ils viennent dans des trucs où ils ne savent même pas ce qu’ils viennent faire. Ils n’ont aucune idée de la justice franchement. Par contre, il y a une des jurées qui est venue me voir pendant 10 ans en prison.

M. : Une jurée de la prise d’otages ?

G.C. : Oui. Elle m’amenait ses enfants. Elle a divorcé et tout le bordel ! Et c’était ma gonzesse pendant 10 ans. Dans les prisons pour les parloirs il y a des appartements aménagés avec chambre, salle de bains, enfin un appartement quoi [3]. Et donc elle venait me voir là, passer deux trois jours. En réalité, on ne se voyait que pour les bons côtés, les bons moments.
J’étais un bon mec, mais moi je suis un gros con. Ma femme, elle me l’a dit. Là je suis toujours aussi con avec elle, elle m’a redit ça tout à l’heure. Elle est contente que je sois toujours aussi con, parce que comme elle est malade, tu sais, je fais attention de pas être compatissant.
Et donc, je me suis révélé un gros con quand je suis sorti du placard. Je voyais ma jurée, on continuait notre petit cinéma, mais elle m’a dit : « Bon écoute, moi non, ça va plus du tout ! » C’était plus les moments privilégiés. Et puis je pense qu’elle avait voulu s’encanailler un peu. Venir dans les prisons, ça la motivait. Mais je suis resté copain avec elle, elle a trouvé un mec et je suis resté pote. Elle est morte il y a deux ans et demi d’un cancer. Et c’est marrant parce que c’est son gendre qui m’a téléphoné à la prison pour me le dire qu’elle était morte. C’est rigolo hein ? Le mari de sa dernière fille. Elle avait quinze ans quand j’ai serré sa mère. Et voilà !

M. : En dehors des jurés, il y a aussi tous les magistrats…

G.C. : Ah non mais alors là… Moi je leur ai dit : « Le carnaval est terminé ! On enlève les habits de clown, c’est fini ! » Leurs robes rouges et tout ça ! Ils ont tout enlevé ! Karim [4] il a dit : « Mettez moi ça sous le bureau que je les vois pas ! Et vous allez vous asseoir par terre ! », il a dit « À côté de la serpillière ! » Oh quelle honte !

M. : Dans ce que tu racontes on voit que les juges ont tendance à distribuer facilement les mois de prison.

G.C. : Ah ben c’est des distributeurs, je te dis moi. Je leur écrivais des lettres d’insultes, mais des lettres d’art quand même. Pas de gros mots, tu sais. Ils voulaient plus que j’aille au tribunal. Le procureur il a dit : « Non ! Non ! Il faut plus l’appeler ce mec-là, c’est bon ! »
À Créteil, ils m’avaient mis dans une cage avec des cartons. Il y avait plein de gens de Fresnes. Et là, un magistrat me dit : « Vous êtes en représentation ? » – « Comment ? » – « Est-ce que vous êtes venu faire ici une prestation artistique ? » Je lui dis : « Mais vous êtes qui, vous ? » – « Je suis le Président du tribunal qui va vous juger. » – « Quelle-est la question ? » Il m’a redemandé : « Est-ce que vous êtes en représentation ? » – « Ça dépendra du public ! », j’ai dit. Et je lui ai fait une représentation comme quoi j’étais membre bienfaiteur de la SPA, enfin personne n’y comprenait rien et on a jamais parlé de pourquoi j’étais là. Et puis finalement il m’a mis trois mois de prison amnistiés. C’est-à-dire rien. « Vous n’êtes pas condamné, vous pouvez y aller », il m’a dit, « on vous a assez vu ! »

Ici s’achève l’entretien que nous avons dû écourter car la rencontre avec le public devait démarrer. À noter cependant que la revue Jef Klak, déjà évoquée dans nos colonnes, a publié dans son numéro 2 un long autoportrait de Georges Courtois (voir ci-dessous). Signalons également qu’entre notre rencontre avec Georges et la publication de cette interview nous avons appris le décès de sa compagne, Chantal. Nos pensées vont donc vers lui.
M.

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1 Papillon est l’autobiographie à la véracité très controversée d’Henri Charrière qui fut bagnard en Guyane. L’ouvrage a été adapté au cinéma en 1973 par l’américain Franklin J. Schaffner.

2 Robert Badinter devint une icône de la gauche en faisant abolir la peine de mort en France en octobre 1981 lorsqu’il était ministre de la Justice sous la présidence de François Mitterrand. À partir de là les condamnations à de longues peines de prison augmentent fortement. En 2006, des prisonniers ont lancé une pétition réclamant  le rétablissement de la peine de mort qu’ils trouvaient moins hypocrite que les longues peines…

3 Georges Courtois évoque ici les « Unités de Vie Familiale » (UVF), expérimentées à partir de 2003 et censées être accessibles à tout détenu depuis 2009. Dans les faits uniquement 26 établissements sur 191 en disposaient en 2015, ce qui restreint énormément l’accès à ces dispositifs.

3 Karim Khalki, n’obtint pas l’expulsion vers le Maroc demandée durant la prise d’otage et fut enfermé pour cette dernière jusqu’en 2000. Plus d’infos sur : http://khalki.chez.com/sommaire.html.

Pour aller plus loin :

– « Autoportrait en cagoule : Georges Courtois, malfaiteur professionnel »,  Jef Klak n°2, mai 2015, http://jefklak.org/?p=2609.

– Georges Courtois, Aux marches du palais, éditions Le Nouvel Attila, 2015.

– Georges Courtois et les amis de Karim Khalki, Nom : Khalki, Prénom : Karim, N° d’écrou : 584K, éditions l’Insomniaque, 1999.

Nuit Debout : le réformisme radical [Dossier spécial : ni loi, ni travail]

Nuit Debout a été une des particularités qui ont accompagné le mouvement contre la loi Travail de ce printemps 2016. Nous étions dès le départ plutôt sceptiques sur la capacité de cette initiative à faire émerger quelque chose d’intéressant et nos craintes se sont confirmées. Si le phénomène Nuit Debout a essaimé dans de nombreuses villes de province, nous nous concentrerons ici surtout sur le rassemblement parisien, plutôt représentatif du ton général de la mobilisation.

Une mobilisation faussement spontanée

Le malentendu de départ concernant Nuit Debout résidait dans le caractère prétendument spontané de l’initiative. En réalité la mobilisation a été imaginée par quelques personnes dès le 23 février, à la Bourse du Travail de Paris, en marge d’une projection du film Merci Patron ! de François Ruffin. Le petit groupe qui en est à l’origine était composé d’une salariée de Fakir, le journal dont Ruffin est le patron, et de militants politiques allant du Parti de Gauche à Attac en passant par le collectif Droit au logement (DAL) ou encore la Coordination des intermittents et précaires (CIP). En surfant sur le succès du film et sur la mobilisation contre la loi Travail, le groupe prit la décision d’appeler à occuper la place de la République à Paris pour lutter contre l’austérité et le « déni de démocratie » du gouvernement. Il décida de fixer la première Nuit Debout au 31 mars, après la première manifestation syndicale nationale contre la loi El Khomri, et d’y faire intervenir l’économiste Frédéric Lordon. Si nous convenons que le rassemblement Nuit Debout n’avait pas formellement de chef ni d’étiquette politique, de manière informelle il avait pour autorités morales les figures de la gauche radicale que sont François Ruffin et Frédéric Lordon ainsi que tout un aréopage de têtes connues surtout dans les milieux altermondialistes et à gauche du PS. Signalons également que c’était le DAL qui déclarait l’occupation de la place en préfecture.
Cette approche à demi masquée de professionnels du militantisme s’explique probablement par l’image de la gauche radicale qui n’est pas très vendeuse en ce moment. Cette famille politique est dispersée depuis le divorce entre Jean-Luc Mélenchon et le PCF et l’effondrement du Front de Gauche qui l’a suivi.
La démarche n’est donc pas innocente et ce n’est pas parce que des membres d’organisations politiques s’impliquent dans un mouvement social en se présentant comme « simples citoyens » qu’ils perdent leurs objectifs, leur culture et leurs réflexes de militants. À aucun moment les initiateurs de Nuit Debout n’ont voulu susciter un mouvement réellement autonome, si tant est que l’autonomie puisse être suscitée par une petite avant-garde. Cela ne fait pas partie de leur culture politique. Leur but était de provoquer une effervescence qu’ils espéraient ensuite canaliser dans le moule institutionnel et électoral, à l’image de Podemos en Espagne ou de Syriza en Grèce.
S’ils se sont fait dépasser -pas pour le meilleur nous allons le voir- et que leur projet paraît pour l’instant mal barré, cette mise au point sur les origines de Nuit Debout nous semblait importante.

Tentative avignonnaise de questionner les participants à Nuit Debout sur les objectifs de la mobilisation…

La confusion politique à tous les étages

Conjointement à la cuisine politicienne de la gauche radicale, Nuit Debout a été un condensé de la confusion politique ambiante. Les initiateurs de la mobilisation ont logiquement poussé en avant leurs lubies diverses qui sont en partie devenues celles du mouvement : quitter l’Union Européenne, combattre la finance, annuler la dette, lutter contre le néo-libéralisme ou encore écrire une nouvelle constitution. Des idées qui sont également défendues par certains groupes d’extrême-droite. Pas toujours simple donc de distinguer qui est sympathisant de la « France Insoumise » de Jean-Luc Mélenchon et qui est militant de l’UPR de François Asselineau, un ancien lieutenant de Charles Pasqua aux divagations complotistes et anti-UE. Difficile de différencier un membre des « Gentils virus » d’Étienne Chouard, béni oui-oui aux sympathies fascisantes, et un partisan du Mouvement pour la VIème République (M6R) du même Jean-Luc Mélenchon tant ils sont également obsédés par la réécriture de la constitution. Certes un petit ménage a été fait lorsque des personnalités un peu trop ouvertement d’extrême-droite ont tenté de vendre leur soupe à Nuit Debout, mais cela ne réglait pas le problème de fond : le niveau de la critique est tombé si bas que les deux bords partagent aujourd’hui un certain nombre d’idées.

Or, ce qui nous oppresse chaque jour, ce n’est ni Bruxelles, ni une démocratie « factice », ni la « finance immorale », mais c’est le travail, l’exploitation et la précarité. En un mot : le capitalisme. Ces choses sont peut-être moins identifiables, mais nous les subissons pourtant quotidiennement.
Ce n’est donc pas parce que Frédéric Lordon prend des accents quasi-insurrectionnalistes pour nous inciter à combattre le néo-libéralisme, que ce combat est le bon. S’il faut s’attacher à en comprendre le fonctionnement, le néo-libéralisme n’est que la forme actuellement prise par le capitalisme. Se focaliser dessus (les travailleurs détachés, les banques, l’UE) est une perte d’énergie qui ne règle pas le problème (l’argent, l’exploitation, le salariat, etc.). En tant qu’économiste, Lordon le sait très bien.

Ce n’est en revanche pas un hasard si les organisations de la gauche radicale impliquées dans Nuit Debout et, plus généralement dans le mouvement, ne souhaitent pas trop bousculer l’ordre des choses. C’est le propre de toute organisation de viser avant tout à sa survie et son développement plutôt qu’à l’émancipation du genre humain. Sous prétexte d’être « réalistes », elles et leurs soutiens ne nous proposent en réalité qu’un capitalisme soft, à « visage humain ». C’est ce que fait François Ruffin quand il appelle prolétaires et petits patrons à s’unir contre l’austérité. Grossière manipulation… qui vient d’un petit patron ! Comme dirait l’autre : ce n’est pourtant pas la taille du patron qui compte, mais son rôle dans les rapports de production. Petit ou gros, c’est toujours lui qui dispose des moyens de production et du capital lui permettant de vivre (certes parfois mal dans les périodes de crise) sur l’exploitation des prolétaires. Un patron peut donc avoir des « valeurs de gauche », ça n’y change rien.

Un burn-out de la classe moyenne

Pourquoi Nuit Debout, qui a malgré tout accueilli un public non-militant donc éloigné des compromissions politiciennes des organisations, n’a pas su sortir de ce marigot idéologique ? Peut-être en partie à cause de la forte acculturation politique qui fait que, même chez ceux qui se sentent très à gauche, il y a peu de connaissance et donc peu de compréhension des mécanismes du capitalisme. Mais cela tenait surtout à la catégorie de population qui fréquentait Nuit Debout en elle-même. Un rapide coup d’œil nous montre qu’il s’agissait principalement de personnes appartenant à la classe moyenne et qui sont paniquées par le déclassement qu’elles subissent. Or la classe moyenne considère visiblement qu’elle a encore à perdre, voire qu’il est encore possible de regagner ce qui a été perdu. D’où l’adhésion d’une part de celle-ci aux thèses protectionnistes et anti-libérales de gauche qui prétendent réparer un système soit-disant dévoyé. La classe moyenne n’est pas prête à remettre réellement en cause le capitalisme. Qu’il s’agisse de sa frange de droite ou de gauche (comme à Nuit Debout), elle est dans une optique de réformisme radical. Les institutions ne fonctionneraient plus comme il faudrait. L’exemple de la campagne #OnVautMieuxQueÇa menée par des jeunes diplômés précaires au début du mouvement contre la loi Travail est emblématique de cette façon de penser. Ces jeunes ne voulaient pas s’émanciper du marché du travail, ils acceptaient sans broncher le fait d’avoir une prétendue valeur et ils voulaient seulement qu’elle soit estimée à son juste prix. De son côté, Frédéric Lordon s’adressait à Nuit Debout le 20 avril à la Bourse du Travail de Paris et disait que « s’il n’y a plus d’alternative dans le cadre [néo-libéral], il y a toujours l’alternative de refaire le cadre ». La classe moyenne garde donc un rapport servile face au capital, elle s’imagine qu’il peut encore être « plus juste », c’est-à-dire plus profitable pour elle. D’où son intérêt pour le vote et la démocratie !

Pas étonnant donc que Nuit Debout n’ait pas su aller à la rencontre des banlieues pauvres. Le fait que les participants de la mobilisation s’intéressent tout à coup aux gens qui y habitent et leur expliquent ce que c’est que la pauvreté et comment il faut lutter avait quelque chose de déplacé. Lors d’une tentative de rencontre dans les quartiers nord de Marseille, les habitants leur ont rappelé un peu sèchement que la loi Travail et le film Merci patron ! sont plutôt loin de leurs préoccupations et que cela fait trente ans qu’ils connaissent la précarité, le chômage et la relégation sociale.

Et après ?

Difficile pour l’instant de dire quelles seront les répercussions de Nuit Debout. Au grand dam de ses initiateurs un Podemos à la française ne semble pas gagner et l’exemple grec de Syriza n’est pas franchement  sexy. Il n’est du coup pas impossible qu’une part des sympathisants de Nuit Debout votent en 2017 pour Jean-Luc Mélenchon, candidat forcément le plus proche des thèses développées à Nuit Debout puisque ce sont ses soutiens qui ont initié la mobilisation.
À long terme, il est en revanche plus compliqué de s’avancer. L’enlisement de Nuit Debout dans le démocratisme le plus idiot vaccinera peut-être quelques monomaniaques de la démocratie directe. Néanmoins, nous notons à gauche la montée du chauvinisme, que le traditionnel anti-racisme moral a de plus en plus de mal à camoufler, et d’un populisme de plus en plus assumé. Rien qui nous fasse espérer des perspectives très heureuses.

M.

The Great Front populaire Swindle [Dossier spécial : ni loi, ni travail]

Un réel rapport de force, des syndicats à la remorque, des patrons flippés…

Le premier gouvernement de gauche à devoir gérer un mouvement social d’ampleur (une grève générale) a été le Front populaire de Léon Blum & Co, la coalition de gauche victorieuse des élections législatives de mai 1936. Les grèves éclatent on ne sait trop pourquoi mais se propagent à une vitesse incroyable ; elles touchent deux millions de travailleurs en juin avec, c’est alors une première, des milliers d’occupations d’usines… Les syndicats, ultra minoritaires, n’y sont pour rien. Les revendications partent dans tous les sens, dépassant largement le tiède programme du Front Populaire. L’ambiance est calme sinon bon enfant, mais les bourgeois ont peur que plus rien n’arrêtent les prolos. Il faut se rendre compte qu’on est alors à peine une quinzaine d’années après la vague révolutionnaire qui a fait s’effondrer l’Empire russe et a ébranlé l’Allemagne, la Hongrie et l’Italie. L’investiture du socialiste Blum rassure car il a toute la confiance des grévistes ; il déclarera par la suite : « dans la bourgeoisie, et en particulier dans le monde patronal, on me considérait, on m’attendait, on m’espérait comme un sauveur… » Les cours de la Bourse remontent donc.
Le MEDEF de l’époque demande aussitôt au gouvernement d’organiser des négociations en y associant la CGT. Pendant plusieurs jours les représentants des trois partis (État, patronat, CGT) se creusent la tête pour faire cesser le mouvement. Côté patrons on est prêt à tout pour récupérer les usines et on multiplie les propositions (certaines paraissent alors un peu « fantasques » comme ces étranges congés payés qui ne font partie ni des revendications ni du programme du Front populaire). Cela suffira-t-il ? Les CGTistes font alors malicieusement remarquer que depuis des années on fait dans les usines la chasse à leurs représentants… et qu’aujourd’hui « ils n’y sont plus pour exercer sur leurs camarades l’autorité qui serait nécessaire pour exécuter nos ordres ». Les représentants patronaux reconnaissent leur erreur, d’autant que malgré les efforts du PCF (Thorez et son fameux « Il faut savoir terminer une grève »), de la CGT et de leurs journaux (L’Humanité en tête), les ouvriers restent ingérables et en demandent plus à chaque nouvelle annonce.
Au même moment et pour le cas où les ouvriers s’entêteraient, le ministre de l’Intérieur socialiste Roger Salengro masse autour de Paris des unités de gardes mobiles (à côté desquels nos actuels CRS passeraient pour de gentils gardiens de square). Mais le patronat, craignant pour son matériel, s’oppose à l’usage de la force et préfère aligner les concessions (d’autant que les « avantages acquis » comme les augmentations de salaires pourront être vites récupérés et que d’autres, comme les congés payés ou la réduction du temps de travail, permettront d’augmenter la productivité). L’ordre sera rétabli et le travail reprendra progressivement… avec les premières vacances.
Autre proposition du patronat qui figurera dans les beaux Accords Matignon : le principe des délégués ouvriers dans les entreprises qui consacrent le syndicalisme dans sa fonction sociale de gestion des rapports sociaux, partenaire incontournable. Juin 36 est généralement considéré comme une grande victoire de la classe ouvrière, elle est surtout une grande victoire du syndicalisme. Nuance.

C.

Biblio pour aller plus loin

Juin 1936 – Le Front populaire au secours du capitalisme français, sur infokiosques.net:
https://www.infokiosques.net/spip.php?article95

« 1936 : le Front populaire contre les occupations d’usines », Courant alternatif, n° 261, juin 2016, p. 30-33.
http://oclibertaire.lautre.net/upl/CA261.pdf

« Quand un socialo… mange le morceau. La Tâche historique de la social-démocratie face au mouvement de 1936 », Le Monde libertaire, HS n° 7, juillet 1997.
http://ml.ficedl.info/spip.php?article3348

« Juin 1936 : L’usine occupe l’ouvrier » Extraits de la plaidoirie de Léon Blum au procès de Riom (1942).
http://www.collectif-smolny.org/imprimer.php3?id_article=2139

Léon Blum devant la Cour de Riom, Paris, Editions de la Liberté, 1944, 202 p. (introuvable mais si vous le trouvez bravo !).

BLOCUS [Dossier spécial : ni loi, ni travail]

Nous sommes en retard ce matin… Les internes arriveront à la bourre pour le blocus. Le «blocus »… Certains se sont opposés à ce terme parce que « on va pas faire chier les gens qui veulent aller en cours », «ça va emmerder les prépas » et en plus « je veux pas qu’on impose nos idées ». « On », dans le cas ici présent, c’est un déterminant général, la petite déléguée du C.V.L. (Conseil de Vie Lycéenne) ne s’incluait évidemment pas parmi la bande de rigolos qui aspirait à une mobilisation au lycée Mistral contre la Loi Travail d’El Khomri. Elle n’avait pas été élue pour commettre des actes aussi peu respectueux envers ceux qui se tuaient et se tueraient encore des années pour se lever tôt et travailler chaque jour sans repos ni protestation. C’était une étudiante et une citoyenne modèle, elle. Une jeune fille mature, presque femme, qui optait pour l’ordre et la sécurité. Elle préférait se contenter de se rendre au rassemblement officiel qui aurait lieu à midi. Ensuite, elle rejoindrait le cortège, dans les petites ruelles vides, dont le trajet à suivre avait été arrangé à l’avance par la Préfecture de la ville. Cette prédisposition minutieuse permettrait à la foule d’éviter de déranger les commerçants de la grande Rue de la République et les passants qui ne tenaient pas du tout à entendre le hurlement plaintif d’un groupe de manifestants qui, en plus de ça, se révélaient fainéants. La petite déléguée rentrerait alors à l’internat, toute fière, sans avoir raté une seule petite minute de cours.
Finalement, pour trancher, on avait remplacé le blocus par un « rassemblement ». Tout ça pour que les chipoteurs, à qui on avait voulu faire plaisir, ne pointent pas le bout de leurs nez. Ces chipoteurs qui fumeraient leurs clopes devant le bahut puis se réfugieraient à l’intérieur pour ne pas trop s’éloigner de leur routine sécurisante. Ces chipoteurs qui regarderaient l’action par la fenêtre. Ces chipoteurs qui resteraient passifs, ou qui profiteraient de l’occasion pour se foutre de la gueule des utopistes. Cependant, ils ne seront pas les seuls élèves à entrer dans l’établissement le moment venu. Certains ne pourraient pas se permettre de faire autrement, d’autres auront subi une pression violente de leurs parents ou des C.P.E. qui les auront menacés les uns comme les autres de les sanctionner sévèrement.
Le car approche lentement du point d’arrivée. Le moment est venu de découvrir si l’appel à la mobilisation de dernière minute, la veille, était une réussite, un échec ou un entre-deux qui découragerait les copains. Je suis anxieuse. Le nombre me paraît important car nombreux nous prendrons moins de risques et tiendrons l’action plus longtemps. Oui, c’est important le nombre quand on est soumis à une répression capable d’étouffer le moindre mouvement. Le problème, c’est que le nombre, ça dépend souvent du nombre. Si tout le monde se casse parce qu’il y a pas assez de monde, non seulement c’est dommage mais en plus ça devient un cercle vicieux. Le bus longe la gare et je pense, j’ai rêvé cette nuit :

« Y en a du monde, je distingue pas tous les visages mais la vache du monde y en a… Les gens ont l’air à fond en plus. Tant mieux, ça va bouger. Ça va même être intéressant. La voie est libre mais le lycée est vide, à l’exception de Pico qui est probablement parti chercher des affaires dans son casier. Pour être franche j’en reviens pas… en plus la foule est si grande que je suis presque sûre que les élèves du lycée ne sont qu’une partie infime de tout ce monde. Pourtant on est combien à Mistral ? 2 000 ? Plus ? Moins ? Je sais même pas d’où sortent tous ces gens et j’ai du mal à croire qu’ils soient tous là pour la même chose. Pourtant, les innombrables banderoles et les textes à la bombe qui figurent dessus mettent fin à mes doutes. Je commence à distinguer les visages à proximité mais c’est confus dans ma tête. En plus de mes camarades de classe, je suis sûre d’avoir vu passer ça et là des personnes qui sont censées se trouver à des kilomètres et des kilomètres d’ici. Il y a des amis d’enfance comme Lucia ou Paloma, j’ai vu des tas de personnes que je pensais ne jamais recroiser, j’ai vu mes parents, mes sœurs et Magali qui vivent normalement à cinq heures de train d’ici, j’ai vu un drôle de personnage rencontré dans le parc d’El Bolson, j’ai vu aussi de la famille qui vient de l’autre côté de l’Atlantique. Mais à mon avis, celui qui a parcouru le plus de chemin pour venir jusqu’ici, c’est Mika, décédé il y a quelques années. J’ai vu son fils qui n’a pas changé malgré le temps passé. Ça me fait plaisir, tout ce monde que je n’attendais pas. J’ai le cœur chaud et je me rappelle enfin pourquoi nous sommes tous ici. La foule est là mais rien ne se passe pour le moment. Je regrette de ne pas avoir un mégaphone ou un micro à faire tourner pour que chacun peste à sa façon sur l’éventuelle nouvelle loi. C’est là que se pointent des camarades du coin avec quelques mégaphones. Ils m’en tendent un et je me prépare à lire un texte que j’avais préparé pour l’occasion. Tout se fait très rapidement et j’aperçois mes camarades de classe bloquant l’entrée du bahut. C’est là. Pico débarque à travers la grille et il crie. Il crie, il hurle, il déchire l’air. Mais Pico, qu’est-ce qui te prend, bordel ?! Je ferme les yeux, me bouche les oreilles et le silence revient. J’ouvre les yeux. Plus personne autour de moi. L’action a cédé, les gens sont partis, en l’espace d’une seconde, tout est perdu… »

C’est là que je me suis réveillée ce matin, toute en sueur. J’ai eu du mal à me calmer… Comme quoi, si tout le monde venait sans se poser de question, ce serait une source d’angoisse en moins. « Venir ou ne pas venir ?», la réponse devrait être évidente, moi je vous le dis. Ce foutu cauchemar m’a collé une boule au ventre durant tout le trajet. Nous arrivons enfin près du lycée et, à travers la vitre, on peut déjà voir l’entrée. Les internes descendent du car. Ils débarquent devant le bahut et je ne saurais pas dire combien y a de monde à ce moment là. Je suis pas douée pour ça. Il y a moins de monde que dans mon cauchemar, bien sûr, mais du monde. Pas pour longtemps, je le sais. Les chipoteurs sont à proximité du portail, ils rient un peu, ils ne vont pas tarder à entrer. Je regarde autour de moi, quelqu’un a accroché une banderole pas trop lisible sur les barrières, au bord de la route. Je m’interroge sur le nombre de personnes qui resteront une fois que la sonnerie aura retenti. C’est important… Pour que ça se fasse… Au bout de quelques instants, la sonnerie retentit, les élèves entrent, la routine quoi. Les pions nous regardent, ils savent ce qu’il se passe et attendent. Deuxième sonnerie. Ils attendent encore. Je sais ce qu’ils pensent : « Allez les jeunes, on vous laisse une dernière chance ». Ils nous regardent, on les regarde. Enfin, voyant que les derniers sont décidés à rester sur place, ils ferment le portail. Je me sens bien. Cette fois, je dirais que nous sommes entre trente et quarante devant l’établissement. Rien ne se passe, on n’est pas tant que ça. Finalement, Denver attrape son sac et l’accroche aux hautes barrières de l’établissement, je fais de même, Anaëlle et les autres aussi. Les étudiants nous font passer leurs sacs, on s’occupe de les aligner en hauteur. C’est spontané, peu nécessaire, mais je trouve ça bien. C’est à cet instant que les choses commencent. Certains vont chercher les poubelles du quartier, les autres se mettent à crier : « Jeunesse en colère, le gouvernement à terre ». Anaëlle accroche la pancarte bâclée qui nous a retardés ce matin. Quelques mots griffonnés rapidement à la craie blanche y indiquent un objectif clair: « Retrait du projet de la loi Travail ». L’entrée est maintenant bloquée, un conteneur est étalé au milieu de la route et le principal nous observe depuis l’intérieur du bahut.
Je me souviens alors pour la énième fois mon premier jour au sein de cet établissement, en septembre 2014. Le principal nous avait causé des parents qui géolocalisaient leurs enfants à l’aide de leurs téléphones portables. Je me souviens exactement des paroles qui suivirent son beau discours ce jour-là. Il avait dit, fièrement : « Nous, messieurs dames, pour moins que ça on aurait fait grève ! ». Aujourd’hui, ce même homme nous juge d’un œil sévère, réfugié derrière la fenêtre. Ces gens-là aiment frimer. Ces gens-là aiment jouer les héros. Ces gens-là sont ceux qui prétendent vous comprendre, qui prétendent être de votre côté. Ces gens-là qui prétendent vouloir vous protéger au point de vous menacer. Ce soir-là, les internes ont été refusés à l’internat.

Kazun

« Le décret n° 91-173 du 18 février 1991 relatif aux droits et obligations des élèves ne prévoit pas l’exercice d’un droit de grève par les lycéens. En revanche, ce texte mentionne l’obligation d’assiduité aux cours. Des élèves participant à des mouvements de grève encourent ainsi le risque d’être sanctionnés pour défaut d’assiduité en fonction de ce que le règlement intérieur de leur établissement prévoit. »

Ici, le blocus qui nuit à notre cerveau est celui qui interdit aux étudiants et étudiantes de prendre part aux mouvements de grève. Celui qui essaie de nous faire croire que la grève est un droit que l’on nous accorde et non une liberté évidente. C’est à nous tous de le détruire, ensemble.

Ce texte est paru initialement dans Pirate n° 0, zine de Gap et environs.

Loi travail : encore une fois la CGT se fâche tout jaune [Dossier spécial : ni loi, ni travail]

Dans un mouvement social comme celui contre la loi Travail nous savons bien que l’ennemi n’est pas seulement le gouvernement, bien identifié, contre lequel tous les participants se battent. Il y a aussi ceux qui se font passer pour des amis, mais qui en réalité ne cherchent qu’à capitaliser sur la lutte pour renforcer leur pouvoir. Les partis politiques et les syndicats sont les grands champions dans ce domaine-là et comme à chaque fois, ils se sont livrés à toutes sortes de manœuvres. La CGT s’est particulièrement distinguée dans ce registre. Prenant la tête du mouvement, elle lui a imposé sans grande difficulté le rythme qu’elle voulait. Le vernis radical qu’elle s’est attribuée ne cachait quant à lui que la recherche désespérée d’une sortie de crise face à un gouvernement resté intransigeant jusqu’à la fin.

Remarquons d’abord que la CGT a pris son temps pour vraiment entrer en action. Il n’est pas impossible qu’au début elle ait imaginé pouvoir se contenter d’une unique journée de mobilisation bidon comme celle du 9 avril 2015 contre la loi Macron. Loi qui, rappelons-le, est passée trois fois de suite à l’Assemblée par l’utilisation de l’article 49-3 dans l’indifférence quasi-totale. Constatant que des rassemblements dès le 9 mars furent impulsés par différentes initiatives militantes et citoyennes, la CGT s’y joignit tout de même, mais en se réservant pour la grosse date du 31 mars initialement décidée en intersyndicale (qui se révélera la plus grosse journée de mobilisation du mouvement).
Ce ne fut qu’à partir de son 51ème congrès, à la fin avril, que la centrale changea de ton, poussée par une base réputée plus radicale que la direction (mais visiblement pas au point de la déborder). La grève reconductible fut votée et Philippe Martinez, pourtant plutôt tiède sur cette question, fut réélu secrétaire général.

Il fallut néanmoins attendre le début du mois de mai pour que les appels à la grève soient lancés, soit plus de deux mois après le début d’une mobilisation déjà assez faible numériquement. Les routiers et les salariés des raffineries et des dépôts de carburant furent appelés à cesser le travail à partir du 16 mai et la RATP et les transports aériens à partir de la fin mai. Un ordre de départ dispersé totalement incohérent avec la posture offensive affichée par la CGT.
Les blocages des infrastructures pétrolières tenaient d’ailleurs plus de la mise en scène que d’autre chose. La peur de la pénurie a en réalité été provoquée par l’exagération des médias. En dehors de celui de Fos-sur-Mer où il y eut quelques affrontements avec la police, les blocages de raffineries et de dépôts de carburant n’ont même pas été défendus. Fabien Privé Saint-Lanne, secrétaire général de la CGT de la raffinerie de Donges, se félicitait même qu’ils aient été levés dans le calme à la demande de la police : « Nous nous sommes, vous vous êtes, comportés en salariés grévistes, en manifestants responsables et dignes. Et on a montré qu’on savait faire les choses de cette manière et en termes de communication c’est beaucoup plus emmerdant pour le gouvernement en place que s’il y avait eu des échauffourées. »
Pour la CGT, un travailleur « responsable et digne » c’est un travailleur qui courbe l’échine.

La centrale syndicale a d’ailleurs montré son expertise en « responsabilité ». Cela s’est vu de manière flagrante lorsqu’elle a équipé son service d’ordre parisien de casques et de battes de base-ball pour aller protéger les vitrines des banques avec les flics !
Dans une moindre mesure, différence d’échelle oblige, la même stratégie a été appliquée à Avignon. Nous nous souviendrons par exemple de la fois où Bruno Mouret, secrétaire général de l’Union Départementale de la CGT du Vaucluse, rappela à l’ordre ses adhérents qui voulaient quitter le cortège d’une manifestation pour tenter de bloquer la gare TGV d’Avignon avec d’autres opposants à la loi. Après un temps d’hésitation, les cégétistes, à l’exception de deux ou trois, rentrèrent finalement dans le rang.
Une autre fois, alors qu’à l’appel de la CGT des opposants à la loi Travail bloquaient les ronds-points menant au centre commercial Auchan du Pontet, le même « chef » intervint au micro du camion sono pour annoncer le décès d’un syndicaliste renversé lors d’un blocage similaire à Fos-sur-Mer (ce qui se révélera faux et sera corrigé plus tard dans la journée). Une telle nouvelle aurait dû assez logiquement faire monter la rage contre le gouvernement qui avait laissé pourrir la situation. Le rassemblement prévu le soir même devant la Préfecture aurait pu s’annoncer chaud. Une hypothèse rapidement mise de côté puisque le secrétaire général annonça, sans que cela ne soulève aucune protestation des militants CGT, que ces derniers baisseraient leurs drapeaux et feraient une minute de silence en hommage à leur camarade.
Du côté de la CGT cheminots nous en avons également entendu de bonnes. Lors d’une assemblée générale des personnels de la SNCF d’Avignon, Jean-François Chamaillou, leur secrétaire général, trouva important de préciser qu’« à la CGT, on n’est pas des révolutionnaires » (sans déconner !) avant d’annoncer un appel absurde à faire grève seulement les mardi et jeudi de chaque semaine de mai. Lorsque des cheminots lui demandèrent s’il était prévu de faire grève pendant l’Euro de foot, ce qu’appelait à faire Force Ouvrière (qui ne prenait pas trop de risque, étant minoritaire) et qui aurait été un bon moyen de pression, il prétendit que ce serait se mettre à dos l’opinion. Il suivait alors la même ligne que Martinez qui était capable de nous répéter en boucle que la loi Travail nous ferait perdre un siècle de conquêtes sociales tout en déclarant qu’il ne fallait pas « gâcher la fête du football ».

Des anecdotes de ce type nous pourrions en aligner des dizaines. L’analyse de ce double jeu, classique, de la CGT peut être poussé jusqu’aux revendications principales de la centrale syndicale. Alors que dans la propagande destinée au public la volonté du retrait du projet de loi a toujours été affichée, face au gouvernement il en allait tout autrement. Fin mai, Martinez n’évoquait plus que le retrait de l’article 2, celui qui instaure la fameuse inversion de la hiérarchie des normes (voir encadré ci-contre). Le 17 juin ce n’était même plus un retrait qu’il demandait puisqu’il proposait carrément des amendements au projet. Ces derniers concédaient notamment des dérogations à la hiérarchie des normes, validant de fait l’inversion de celles-ci. C’est donc la posture autoritaire du gouvernement qui a obligé Martinez à maintenir des journées de manifestation. Il ne pouvait pas se faire piétiner aussi ostensiblement par Manuel Valls devant sa base. En réalité, il n’a pourtant eu de cesse de chercher la négociation et il se serait amplement contenté d’une réécriture de quelques passages de la loi qu’il aurait fait passer pour une victoire.

Le 23 juin, la manifestation parisienne qui s’est déroulée dans une gigantesque nasse policière a d’ailleurs prouvé que les syndicats ne recherchaient en réalité aucun rapport de force et qu’ils ne faisaient que quémander pour la forme les bonnes grâces du pouvoir, quitte à faire subir à leurs troupes une cuisante humiliation. Ils devaient avoir fière allure les camions sono à brailler l’Internationale dans la cage à hamster de Cazeneuve ! De son côté, l’hallucinante (par son ridicule) initiative de la CGT de lancer une « votation citoyenne » sur la loi Travail était à l’avenant. Souvenons-nous que le mouvement était parti entre autre d’une pétition lancée en février et déjà signée par plus d’un million de personnes.

La direction de la CGT n’a donc jamais vraiment voulu se battre contre cette loi. Tout au plus aura-t-elle vu dans ce mouvement l’occasion de se distinguer de la CFDT (qui soutenait le projet) en apparaissant plus radicale que celle-ci en vue des élections professionnelles de 2017.

Au cours du mouvement, certains ont pu se sentir « trahis » par la CGT. C’est une erreur de croire cela. C’est le propre des syndicats de limiter la volonté des travailleurs à des objectifs prétendument raisonnables. Ils n’ont aucun intérêt à voir le système capitaliste tomber puisque c’est lui qui leur permet d’exister, parfois même, pour les plus gros, par le biais de subventions d’État. Alors qu’on se le dise : la CGT, comme la police, n’a fait que son travail.

M.

Vous avez dit « inversion de la hiérarchie des normes » ?

C’était l’expression un peu barbare à comprendre concernant cette loi. Comme tu es à fond soucieux de tes conditions de travail et donc de tes conditions de vie, nous imaginons bien qu’il n’y a pas besoin de te rappeler ce que ça veut dire. Comment ? Tu ne vois pas ? Aller, c’est cadeau, on t’offre un cours de rattrapage pour que tu comprennes combien tu t’es fait enfler.

En droit il y a ce qu’on appelle la hiérarchie des normes. Cela veut dire que les lois obéissent à une hiérarchie. Au sommet il y a la constitution et en dessous les codes, comme celui du travail. Sous le code du travail, il y a les accords de branche, qui concernent des secteurs d’activité définis, puis enfin les accords d’entreprise. Cette échelle obéit à ce qu’on appelle le principe de faveur. Cela veut dire que des accords d’entreprise ne peuvent qu’être plus favorables aux salariés que ceux de la branche à laquelle l’entreprise est rattachée. De même entre les accords de branche et le code du travail. Ce que la loi travail permet c’est d’en finir avec cette logique : des accords d’entreprise ou de branche peuvent désormais primer sur le code du travail même s’ils sont défavorables pour les salariés. S’il y avait déjà pas mal de dérogations, cette loi vient les normaliser et permettre à cette situation de fait de s’élargir. Dans notre période de fort taux de chômage où le chantage à l’emploi est monnaie courante, cela veut dire que nous verrons d’ici peu une forme de droit privé fleurir de-ci de-là, différent dans chaque entreprise. Cela aboutira à une précarisation encore plus forte des salariés et leur rendra encore plus complexe la tâche lorsqu’ils voudront se défendre. Donc à moins d’être patron ou rentier, nous sommes tous concernés.

En bref

Le RSA en échange de bénévolat : on est pas passé loin !

Pas de chance pour Éric Straumann, député Les Républicains et président du département du Haut-Rhin. Saisie par l’État, la justice a retoqué son projet d’obliger les bénéficiaires du RSA de son département à effectuer des heures de bénévolat en échange de leurs allocations. Lui qui faisait déjà contrôler leurs relevés bancaires, il va donc devoir calmer un peu son ardeur à combattre « l’assistanat ».
Cependant, ne crions pas victoire trop vite car son idée est dans l’air depuis un moment. Le département de la Drôme applique déjà ce type de mesure, mais de manière uniquement incitative pour l’instant. Depuis le printemps 2016 , il mène une campagne d’affichage ayant pour slogan « Le bénévolat pour sortir du RSA » et vantant une « solidarité GAGNANT-GAGNANT » entre les bénévoles et les associations.
Après avoir réduit, voire coupé, les subventions de nombreuses associations, leur rendant impossible toute embauche, les départements veulent désormais leur fournir une main-d’œuvre certes gratuite, mais contrainte. Et pour ceux qui croiraient qu’être au RSA c’est la belle vie, qu’ils aillent faire un tour dans les files d’attente de la CAF pour se faire une idée !

Hautes-Alpes : les anti-THT réprimés

Dans les Hautes-Alpes, la lutte contre la THT (Ligne Très Haute Tension) est active depuis plusieurs années mais s’est radicalisée suite au commencement des travaux. Depuis l’année dernière, RTE (Réseau de Transport d’Électricité) a largement déboisé. Déjà la vallée de Haute-Durance est saignée de tranchées et perforée de pylônes et la répression s’abat actuellement sur les opposants-tes au projet. Ces derniers-ères appelaient à un élargissement de la mobilisation et à une semaine d’action dans les Hautes-Alpes et ailleurs du 10 au 17 octobre 2016. Toutes initiatives contre RTE et ERDF (Société de production et de distribution d’électricité) sont les bienvenues où que vous soyez.
RTE dégage, résistance et sabotage !
Plus d’infos sur : http://notht05.noblogs.org.

Valls décide de construire plus de prisons

Répression, béton, matons, c’est comme cela que nous pourrions résumer la décision de Manuel Valls de faire construire 32 nouvelles maisons d’arrêt et un nouveau centre pénitentiaire. Cela part bien entendu de bonnes intentions puisqu’il s’agit de lutter contre la surpopulation carcérale et d’atteindre l’objectif de 80 % d’encellulement individuel. Et tant pis si depuis plusieurs années on constate que cela favorise les suicides…
Cette décision va par ailleurs générer de juteux appels d’offres qui permettront à nos bétonneurs nationaux (Bouygues, Vinci et autres) de se tailler une part dans le magot de 1, 158 milliard d’euros alloués pour 2017 à la construction des neuf premiers établissements. Mais ne soyez pas bégueule, cela va aussi créer de l’emploi : environ 1255 postes, dont 878 de surveillants.
Bon, si vous n’êtes pas convaincus par ces arguments chocs, nous voilà rassurés. Allez donc lire l’interview de Georges Courtois plus loin dans ces pages !

Pas trop le smile chez Smart

Depuis début octobre les salariés de l’usine de voitures Smart de Hambach en Moselle travaillent 39 heures payées 37. Voici donc la conclusion, provisoire on l’espère, d’un feuilleton commencé il y a déjà quelques temps. En 2015, la direction avait proposé à ses employés via un référendum d’entreprise d’accepter de travailler plus en étant payer moins sous peine de voir l’usine délocalisée en Slovénie… Le « oui » l’avait emporté à 56 % mais avec une grosse différence entre cadres et ouvriers. Les premiers ont acquiescé à 74 % et les seconds à seulement 39 %, ce qui a poussé la CGT et la CFDT, majoritaires à elles deux, à poser leur veto concernant l’application des nouvelles mesures. La direction ne s’est pas laissée décontenancer puisqu’elle a « proposé » individuellement aux salariés de signer un avenant à leur contrat. Elle a visiblement été persuasive puisque 95 % d’entre eux ont obtempéré en ratifiant le « Pacte 2020 ». Cet « accord » garantit que les salariés repasseront à 37 heures payées 37 en 2019 puis aux classiques 35 heures en 2020 et qu’il n’y aura pas de licenciement d’ici là. Comme l’énonce un célèbre dicton : « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». En attendant nous avons là un parfait exemple de ce qui va devenir habituel avec la loi Travail !

Avignon
La maire d’Avignon vous endort pendant qu’elle bétonne

Vendredi 3 juin 2016, Cécile Helle, maire d’Avignon (avec son équipe PS, FdG et écolos), vous offrait une séance de cinéma gratuite au cinéma le Pandora à l’occasion de la Semaine européenne de l’environnement. Le film projeté n’était autre que le long métrage à succès Demain, qui « fait du bien » à la classe moyenne, mais qui est une vitrine publicitaire pour les thèses réactionnaires de Pierre Rabhi. Rappelons que ce documentaire est réalisé par Mélanie Laurent et Cyril Dion, ce dernier étant membre du conseil d’administration du « Mouvement Colibris », association chargée de diffuser la « bonne parole » de Rabhi.
Pendant ce temps-là, la mairie d’Avignon fait tout son possible pour relancer le projet de construction de la Liaison Est-Ouest qui à partir de 2018 devrait ratiboiser des hectares entiers de la Ceinture Verte (les dernières terres agricoles en périphérie de la ville)…

Pas de Révolution au programme

Le 5 octobre, Sophie Wahnich, chercheuse au CNRS spécialiste de la Révolution française, était de passage à Avignon, au local Le Fenouil à vapeur. Notre envoyé spécial y a glissé une oreille…

Si l’affiche de la soirée annonçait « La Révolution française n’est pas terminée… », l’historienne a axé sa présentation sur le « découragement » des révolutionnaires, prétexte pour, en ces temps difficiles, parler de la révolution au présent. Outre une présentation de Saint-Just et Robespierre en quasi-libertaires, notre spécialiste a surtout expliqué que les institutions démocratiques montrent au « peuple » (les catégories les plus pauvres) qu’il est écouté et qu’il n’a plus besoin de se révolter, c’est-à-dire de faire usage de la violence. La nouvelle classe dirigeante s’en accommodait pourtant très bien lorsqu’elle ciblait l’Ancien régime. Mais la force du langage, donc du politique, doit désormais suffire pour « changer » les choses. Le clivage est à bannir : la démocratie, tout comme la nation, permet d’unir artificiellement la population en un mythique « peuple », assurant en fait, depuis 1789 et jusqu’à nos jours, la domination d’une classe sociale, la bourgeoisie.
Pour Mme Wahnich la république est un horizon indépassable dont l’objectif ne peut être que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen… objectif inatteignable tant il serait radical !
Pour une spécialiste de l’imaginaire révolutionnaire on aurait pu espérer mieux qu’une vision sans cesse bornée par le mot république : en finir avec la Vème république, en bâtir une VIème en s’inspirant et en améliorant la IVème… Du haut de sa chaire et de sa classe, Mme Wahnich ne comprend évidemment pas que si une révolution a lieu demain, il ne s’agira pas de réécrire la constitution mais bien plutôt de foutre en l’air ce régime et ceux qui en profitent. Espérons qu’elle soit surprise.

La chose est devenue sérieuse [Dossier spécial : ni loi, ni travail]

montage-dossier

Notes et questions sur le mouvement contre la Loi Travail

Qui s’attendait à cette mobilisation contre la loi Travail ? À ce moment-là ? Peut-être à une journée de manif sans lendemain, mais pas à des mois d’un mouvement rampant. Mais y a-t-il vraiment de quoi se réjouir ?

Certains ont évidemment trouvé ce mouvement enthousiasmant parce qu’ils ont lutté et y ont pris du plaisir. Causer des nuits entières, casser une vitrine, comploter, humer la lacrymo ou le pneu brûlé à plus pouvoir respirer, rencontrer des copains, des camarades ou des amants, etc., de quoi vouloir que cela ne s’arrête pas… C’est ce que l’on ressent après s’être fortement impliqué dans ce genre de mouvement. C’est ce que ne ressent donc, en général, qu’une minorité. Mais il faut bien le reconnaître, ce coup-ci, cette minorité est bien plus réduite que lors des luttes précédentes.
N’ayant pas d’organisation ou de parti à construire, pas d’échéance électorale en vue, nous n’avons pas besoin de (nous) mentir pour « garder l’espoir » et voudrions ici tenter d’y voir un peu plus clair, du moins sur quelques points.

Et d’abord, pourquoi « ça a pris » cette fois-ci ? La contestation de la loi El Khomri naît dans une ambiance de fin de règne : celle de Hollande, du « socialisme » ou de la démocratie, on ne sait trop. Sombre atmosphère faite de ras-le-bol et de cafard généralisés, de sourde colère de la population, le tout saupoudré d’attentats. Avec une sale impression de voie sans issue, puisque c’est un gouvernement « de gauche » qui met en place les mesures qui font rêver le MEDEF(1). Même ceux qui ont en tête le retrait du CPE il y a dix ans, savent que l’abandon de la loi Travail serait une victoire limitée et provisoire et qu’à partir de 2017 ça sera pire. Il n’y a semble-t-il pas d’espoir, même plus celui d’une victoire de « la gauche »… Et c’est d’ailleurs une grande nouveauté qu’un mouvement de ce type affronte un gouvernement « socialiste »(2), censé défendre les intérêts de ses électeurs (les travailleurs). On aurait pu croire qu’à un an d’une élection le pouvoir voudrait teinter son image d’un soupçon de gauche et que, après quelques passes d’armes avec la CGT, il concéderait une modification superficielle du projet qui pourrait satisfaire la rue. Eh ben non, même pas ! Certaines illusions se dissipent, c’est le point positif, et des dizaines de locaux du PS sont d’ailleurs pris pour cible, dégradés et tagués par des manifestants.

Ils étaient nombreux ce soir là à vouloir poser une question à Frédéric Lordon.

Ils étaient nombreux ce soir là à vouloir poser
une question à Frédéric Lordon.

Des mobilisations

Le mouvement est d’abord caractérisé par une très faible mobilisation qui n’atteindra jamais les niveaux de 2010 ni de 2006, puis par son hétérogénéité en fonction des lieux ou des secteurs d’activité. Dans de nombreuses villes, surtout moyennes, on n’avait jamais vu de mémoire de militants une aussi faible participation… Idem en ce qui concerne les lycées et universités qui ne sont que très peu touchés, en particulier les lycées professionnels qui, en d’autres temps, formaient une large part des cortèges informels, manifs sauvages et débordements.
Manquent aussi les fonctionnaires (non concernés par la réforme contrairement à 2010), les chômeurs et précaires, d’une manière générale la large partie des travailleurs qui subit déjà la précarité (pour eux le Code du travail est déjà contourné) et notamment les habitants des quartiers dits « populaires ».
Mise à part Nuit Debout (ND) qui amalgame autour de noyaux militants une frange perdue de la classe moyenne (dont une part ne fréquente pas les manifestations), la mobilisation concerne principalement les militants et les travailleurs syndiqués, les habituels habitués. De plus, si certains s’opposent aux conséquences de la loi Travail dans leurs branches et si des salariés sont en même temps engagés dans des luttes spécifiques (cheminots par exemple), beaucoup ne viennent aux manifs que pour « exprimer » leur ras-le-bol.

La faible participation entraîne mécaniquement un très faible impact : zéro conséquence sur la production, les flux de marchandises ou de travailleurs… D’où un recours accentué aux actions symboliques, qui le sont de plus en plus, des blocages qui bloquent de moins en moins, une pénurie de carburant qui n’a de réalité que dans les médias, etc. Sans rapport de force avec le gouvernement, les seuls « points forts » restent donc les journées de démobilisation, quatorze, qui se succèdent sur sept mois. La participation fluctue et décroît et, comme à chaque fois, on se dit que quatorze journées de grève d’affilée auraient eu plus de gueule.

CGT mon amour…

Pas plus qu’elle ne trahit les travailleurs (elle fait son job), la CGT ne les manipule à des fins propres. Il n’y a pas de complot ; même s’il existe évidemment des négociations discrètes, des tambouilles internes et des stratégies qui nous échappent et donnent parfois cette impression d’entourloupes (conflits entre confédérations, fédérations ou syndicats, rivalités entre unions locales et départementales, luttes entre tendances, etc.).

En ce début d’année la CGT pâtit d’une image pourrie à cause de l’affaire Lepaon et se trouve en perte d’influence, d’élus et d’adhérents. La base, dont l’aile gauche se renforce, veut un appel à la grève générale, d’autant que la loi Travail comporte des dispositions mettant à mal le rôle des syndicats (notamment l’inversion des normes). La tension est sensible lors du 51ème Congrès confédéral qui se tient à Marseille du 18 au 22 avril 2016.
Sans doute surprise par la fermeté du gouvernement et par l’ampleur du mouvement auquel, de facto, se trouve lié son agenda, la direction du syndicat se doit de réagir. Il s’agit de satisfaire la base mais aussi de préparer les élections professionnelles de 2017 (c’est le propre de toute organisation que d’assurer avant tout sa survie).
La CGT a la capacité, sur une décision et en quelques mails, de lancer dans la grève de nombreux secteurs… mais pour ce qui est de la faire durer, c’est beaucoup plus incertain. Un échec dans ce domaine serait une catastrophe. Tout en expliquant qu’une grève générale « ne se décrète pas » (ce qui est vrai)(3), la direction adopte un discours contestataire mais ne lance dans la grève que certains bastions où des questions spécifiques sont en jeu et peuvent déboucher sur des victoires partielles : l’Énergie le 24 mai, les cheminots le 31 mai, la RATP le 1er juin, etc. Une carte de la sectorisation, en ordre dispersé, que joue également le gouvernement.
La CGT doit aussi montrer qu’elle est l’interlocuteur incontournable qui, à partir du moment où elle entre en scène, maîtrise le mouvement, les boutons on/off, grève/reprise, blocage/déblocage et assure la bonne tenue des manifestations. D’où le déploiement d’un service d’ordre avec casques, battes de base-ball et gazeuses à Paris pour y rétablir un contrôle « à l’ancienne », sans d’ailleurs bien comprendre l’émergence d’un nouveau rapport à « la violence » dont nous parlerons plus loin.

Pourtant, malgré les reculades successives de Martinez, Valls reste inflexible et ne fait aucune concession, ce qui explique en partie, comme en 2010, la longueur du mouvement. L’annonce d’un accord gagnant/gagnant qui aurait permis une sortie de crise honorable pour chacun n’est jamais venu. Valls y a peut-être vu là l’occasion de porter un coup fatal à la CGT et à la gauche du PS tout en satisfaisant le MEDEF.
Les syndicats sont depuis bientôt un siècle un rouage crucial du mode de production capitaliste ; des organisations ouvertement collabos comme la CFDT, en progression, sont, semble-t-il, jugées suffisantes pour encadrer une classe ouvrière défaite. Mais qu’en sera-t-il demain ?

Autonomie ?

Il y a tout d’abord eu cette impression, presque un soulagement, lorsque la CGT est entrée en scène : « la chose est devenue sérieuse ». C’était en mai, lorsqu’à l’appel du syndicat plusieurs secteurs entraient progressivement en grève reconductible. Un engagement tardif, à reculons, et un discours ambigu quant à la loi Travail, ont fait croire à certains que, malgré sa faiblesse, le mouvement avait été radical car « autonome » depuis février…

Le cortège de tête en trois mots : rapidité, furtivité, efficacité.

Le cortège de tête en trois mots :
rapidité, furtivité, efficacité.

C’est sur les réseaux sociaux qu’a débuté en février 2016 une mobilisation (pétition et youtube) qui a pour origine l’aile gauche du PS (ou à sa gauche) et a pour cadre les affrontements entre diverses tendances d’une social-démocratie en décomposition.
Le mouvement contre la loi Travail qui débute réellement le 9 mars 2016 reposera en premier lieu sur une succession de « journées nationales de mobilisation » auxquelles appelleront à chaque fois une foultitude d’organisations syndicales et politiques. Son calendrier est calqué sur celui que suit le projet de loi entre Assemblée Nationale et Sénat. Ces journées, week-end mis à part, sont aussi des journées de grève (certes très faiblement suivies). Les syndicats sont donc là dès le début pour encadrer le mouvement. Les seuls à prendre un peu de liberté ont été les étudiants et surtout les lycéens qui doivent néanmoins se coltiner les organisations « de jeunesse », c’est-à-dire UNEF, UNL, FIDL, ou même les « Jeunesses communistes » (sic) qui resurgissent par endroit, allez savoir pourquoi(4) !

Il y a certes ND, mais l’on sait que l’initiative a été lancée par des militants pro-Mélenchon avec l’appui de vieilles orgas citoyennistes toujours utiles comme le DAL ou la CIP, puis envahie par des militants de toutes obédiences(5). Bien que liées au mouvement contre la loi Travail, les ND en sont tellement restées en marge qu’il est difficile d’y voir des organes de lutte.
La lutte de 2010 avait, elle, vu l’éclosion dans de nombreuses villes d’« assemblées de luttes » ou « AG interpro », expression autonome du mouvement qui y rassemblait de modestes franges (surtout des militants) lassées des manœuvres syndicales. Beaucoup avaient imaginé que ce phénomène, au fil des années, irait croissant ; mais au printemps 2016 elles furent bien rares et une tentative de coordination nationale n’y a rien changé. Si cela n’explique pas tout, il faut noter que les ND ont souvent laissé peu de place aux autres (dans certaines villes les deux types de regroupement cohabitent néanmoins, comme à Marseille ou à Alès).

On comprendra qu’il nous semble assez présomptueux de caractériser ce mouvement par sa radicalité et son autonomie. C’est bien regrettable mais assemblées de lutte, AG interpro ou « cortèges de tête » n’ont pu exister que par rapport et grâce au cadre créé par l’intersyndicale. Et voir dans la marginalisation croissante de la CGT une victoire de l’autonomie prolétarienne contre la bureaucratie serait abusif et trompeur(6). Les différents mouvements des années 1970 et 1980 portés par des coordinations (cheminots, infirmières, etc.) ont d’ailleurs montré qu’on pouvait très bien se passer des syndicats… pour faire du syndicalisme.

Violence ?

Si un point en a surpris beaucoup, c’est le rapport à la violence de certains participants au mouvement.

  • D’abord la « violence » elle-même (contre les biens matériels et les flics) : en queue et en tête des manifestations de Paris et de quelques grandes villes (dont Nantes et Rennes) ou bien lors de manifs sauvages partant de la place de la République, les dégradations et leur récurrence ont atteint un niveau surprenant pour la France. Cela reste difficile à évaluer d’un point de vue quantitatif ou qualitatif et le riot porn n’y aide pas. Bien que l’affrontement avec les forces de l’ordre conservent un caractère ritualisé c’est bien une pratique qui semble se diffuser (techniquement l’innovation réside surtout dans la généralisation de dispositifs défensifs comme banderoles renforcées, masques et lunettes).
  • Le rapport aux keufs : « Tout le monde déteste la police » est un slogan plus agréable à entendre et plus intelligent que « Je suis Charlie, je suis policier » ou « La police avec nous »… mais ce n’est pas une vérité. Il n’est d’ailleurs pas prononcé par les mêmes personnes, ni par le même nombre de personnes. On voit néanmoins que la propagande liée à l’état d’urgence a des limites.
    Certains ont critiqué une focalisation anti-flics(9) éventuellement préjudiciable, car les flics ne sont théoriquement pas un objectif mais un obstacle entre nous et notre objectif, et la révolution pas un duel entre émeutiers et CRS.
  • Ensuite, la façon dont elle a été perçue. La question a été débattue à ND : ce n’est pas tant les « débordements » qui ont été tolérés, que « la violence » comme mode d’action et d’expression politique qui a été discutée et acceptée (comme l’est par ailleurs le macramé non-mixte)(7). Cela aurait été inimaginable entre 1999 et 2010 où le moindre bris de vitre était stigmatisé comme l’œuvre de flics en civil(8).
    Les coordinations nationales étudiantes et lycéennes ont également refusé de se désolidariser des manifestants désignés comme « casseurs » par les journalistes et les flics.
    À Paris, dans le cortège de tête à partir duquel beaucoup agissaient, des milliers de manifestants complices, solidaires ou indifférents étaient présents.
    Cette évolution est significative mais, là aussi, il ne faut pas se tromper : ce nouveau rapport à la violence reste là aussi très minoritaire. Caillasser des CRS ou briser une vitrine de banque sont toujours condamnés par la majorité des manifestants sinon des militants. C’est aussi le fait d’atteindre une masse critique (en cortège de tête, dans une très grande ville) qui met en place une sorte de rapport de force et fait que certains tolèrent ce type d’action.
  • La gestion étatique : les forces de l’ordre ont pour fonction de contenir ou réprimer les manifestants ; elles ont fait leur boulot. Il n’y a donc pas de bon usage des CRS à revendiquer. Le fait qu’elles aient testé de nouvelles armes et techniques n’est pas très significatif, elles le font depuis une centaine d’années.
    Choisir de réprimer (empêcher) ou de laisser faire (casser) pour se contenter de canaliser dépend de considérations et opportunités politiques, puis techniques. Et malgré la « fatigue » occasionnée par des mois d’état d’urgence, les flics ont pu aisément gérer des violences limitées à quelques villes. À leur éventuel débordement tactique aurait simplement répondu une montée en puissance de la répression alors que les émeutiers n’auraient pu s’appuyer sur un mouvement social fort. Ceux qui en doutaient savent maintenant que l’État dispose d’une panoplie de moyens lui permettant de mettre un terme immédiat à ces agissements… à condition d’avoir le concours des syndicats (voir la manifestation en cage du 23 juin 2016 à Paris). Cela a évidemment un coût matériel, financier et politique pour une efficacité provisoire (le temps de trouver comment contourner les dispositifs).
  • La violence n’est pas forcément prolétarienne. Elle peut aussi, dans certains cas, être l’œuvre de jeunes membres de la classe moyenne (au Vénézuela par exemple) et son caractère prolétarien n’est pas non plus suffisant (des émeutes peuvent aussi être racistes ou nationalistes). La violence est un outil. C’est aussi un marqueur, sorte de thermomètre du moment social mais qui ne suffit pas à dire où nous sommes.

    Rares étaient les moments de répit pour les forces de l’ordre.

    Rares étaient les moments de répit pour
    les forces de l’ordre.

Et demain tu fais quoi ?

Ce mouvement me laisse une impression étrange, comme s’il n’avait été que l’esquisse (au sens artistique) d’un mouvement, ou bien un faux trop apparemment spectaculaire… Comme si la seule possibilité était de (tenter de) singer le mouvement précédent… comme l’énième photocopie d’une photocopie sur une machine à bout de souffle… On n’y voit plus grand chose.

Où sommes-nous ? Il y a cette idée qui hante, celle d’une transition. Revenons un peu en arrière. Après l’ouverture par les socialistes en 1983 de la célèbre « parenthèse », la grève de décembre 1995 inaugure une période de résistance contre l’alignement du capitalisme français sur le modèle dit néo-libéral. La possibilité de la grève générale fait son retour dans l’imaginaire, cheminots en avant-garde (dockers pour les villes portuaires), fonctionnaires en nombre, lycéens et étudiants en piétaille agitée… Une sorte de modèle à suivre, que beaucoup ont en tête tout au long de ces années de luttes défensives et… de défaites. 1995, 2003, 2006 (seule « victoire »), 2010, 2016.
L’hiver 1995 a en fait inauguré le concept de « grève par procuration » : une minorité (fonctionnaires, entreprises publiques, bastions syndicaux du privé) cesse le travail, soutenue par une masse de travailleurs qui n’aurait pas « la possibilité » ou « les moyens » de faire grève mais qui parfois se rend aux manifs ; sans oublier l’opinion qui, sondages à l’appui, approuve. Or, depuis 2003, les manifestants ne cessent de se plaindre de l’inefficacité de ces défilés traîne-savates, des grèves au carré, des « magouilles » syndicales, etc., et les rangs se clairsèment. La grève par procuration a montré ses limites. Aujourd’hui, en un mouvement dispersé, tronçonné et ultra-minoritaire, la minorité qui se mobilise se réduit aux militants et syndiqués. Le mythe de la grève n’a pas du plomb que dans l’aile. Quant aux « nouvelles » pratiques (AG de lutte, assemblées, casse, etc.) dont on espère à chaque fois la généralisation, elles ne bouleversent aucunement la production(10). Elles font plaisir mais sont plus le signe d’une décomposition que d’un dépassement car elles ne germent que sur les marges d’un mouvement en ruine.
Est-ce la fin d’un cycle de luttes ? Pas des luttes, évidemment, ni de la lutte des classes ou du prolétariat. Mais, entre l’implication croissante d’une classe moyenne inquiète et les tentations populistes, peut-être va-t-on assister à de nouvelles formes de « mobilisation » dont les ND, l’ovni Bonnets rouges ou, pourquoi pas, la Manif pour tous, n’ont été que de peu ragoutantes préfigurations(11)…

En temps de désespoir chronique, les marchands de soupe espèrent faire fortune. Les militants gauche(s) de la gauche qui ont formé les gros bataillons dans la lutte contre la loi Travail sont conscients du malaise. Ils savent qu’entre le mouvement des Indignados et la création de Podemos, leur nouveau modèle, trois années se sont écoulées et qu’il s’agit d’ores et déjà de miser sur ce qu’ils croient être les bons chevaux. Mais ils ont aussi en tête cet autre exemple, celui de Syriza, coalition des débris de la social-démocratie et d’extrême-gauche, qui n’aura mis que dix ans pour arriver au pouvoir en Grèce (en s’alliant avec un petit parti d’extrême-droite)… et six mois pour « trahir » ses électeurs. Leur issue de secours est une voie sans issue.
Ces politiciens aux habits neufs qui prétendent nous montrer ce qu’est une « vraie » gauche, nous redonner goût à la « vraie » démocratie, ont sans doute marqué des points dans le mouvement, notamment auprès de la classe moyenne qui fréquentait les ND… mais le dégoût du politique en a sans doute aussi marqué beaucoup, en particulier chez les grévistes. Désillusion serait un grand mot, disons plutôt une confirmation. Si même « la gauche » roule ouvertement pour le MEDEF et fait flash-baller vos copains et vos enfants, où va-t-on ?! Encore une fois, repli, identité, abstention ou vote « extrême »… ? D’ailleurs, combien y avait-il d’électeurs du FN à tes côtés ce jour-là sur ce blocage si « déter » ?

Atelier « J’apprends le langage des signes Nuit Debout.»

Atelier « J’apprends le langage des signes Nuit Debout.»

Que nous réserve l’avenir ? Les lendemains ne chanteront pas et ils auront une sale gueule. Trop pessimiste et négatif ? Disons en tout cas que, dans les prochaines années, nous ne manquerons pas d’occupations ! Et que les surlendemains ne peuvent pas être pires. Non ?

Clément

(1) C’est bien souvent l’une des fonctions des gouvernements de gauche que de mettre en œuvre des mesures qui, si elles étaient à l’initiative de la droite, entraîneraient immédiatement une vive riposte. En fait il s’agit le plus souvent d’ouvrir des brèches,par exemple dans le Code du Travail (ANI, lois Macron, etc.), que n’auront qu’à exploiter et élargir les gouvernants suivants.
(2) Il y avait eu juin 1936 mais, à l’époque, les travailleurs croyaient que le gouvernement de Blum était de leur côté. [voir plus loin «The Great Front Populaire Swindle»]
(3) La CGT n’a véritablement appelé à la grève générale qu’à deux reprises, en juin 1936 et mai 1968 : à deux moments où, sans l’intervention des syndicats, la grève générale se répandait comme une traînée de poudre à travers le pays. Dans ces deux cas il s’agissait pour la CGT d’essayer de se placer à la tête du mouvement.
(4) George Romero sors de ces corps !
(5) Nous arrêterons ici le ND-bashing auquel il faudrait consacrer plusieurs pages.
(6) Voir l’article de Jean-Pierre Duteuil, « Mettre la classe ouvrière à genoux », Courant Alternatif, n° 262, été 2016.
(7) A noter qu’en 2006 et 2010, affrontements et « débordements » (parfois accompagnés de pillages) s’étaient généralisés dans l’Hexagone et étaient souvent moins le fait de « militants » que d’incontrôlables lycéens.
(8) Comment expliquer cette évolution ? La violente répression qu’ont subie les manifestants n’est pas une explication satisfaisante. À Gênes, en 2001, la répression pour le coup « féroce » et allant jusqu’à la mort d’un manifestant, n’avait pas empêché les crapules citoyennistes (dont Attac) de dénoncer les « mauvais » manifestants comme des « casseurs »/flics infiltrés.
(9) Les syndicats de police, à la pointe de la post-modernité, n’ont pas manqué de dégainer le concept de « flicophobie ». Un ouvrage sur ce thème serait en préparation aux éditions La Fabrique.
(10) Le pire étant sans doute Nuit Debout-Paris car une fois la Place de la République quittée, la métropole parisienne vit à plein régime comme si de rien n’était… On est là dans le mouvement complètement séparé du reste de la vie y compris pour les participants (on y passe le soir après le boulot), alors que l’intérêt d’une lutte et en particulier d’une grève, est de briser le fonctionnement normal de la production et de la vie.
(11) Sur cette idée perverse voir Gaël Brustier, #Nuitdebout. Que penser ?, Paris, Cerf, 2016, 112 p.

Apéro Spasme n°12 !

Vous l’avez attendu, le voilà, le Spasme n°12 !
Venez donc boire un coup avec nous et découvrir la bête samedi 5 novembre à 18 h. Ça se passe au magasin Produit conforme, 87 rue bonneterie à Avignon.
Au programme : un dossier sur le mouvement contre la loi Travail, un reportage sur un festival de punk-hardcore-vegan-straitght-edge en République Tchèque, un retour sur la petite émeute du festival d’Aurillac, des conseils de films et de lectures, de la BD, des jeux et plus encore !

https://www.facebook.com/events/1055251541238991/

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