Démocratie : le fantasme du retour aux sources

« Citoyens constituants », « Gentils Virus », « Insoumis » :
les promoteurs de la « vraie » démocratie

Ils sont tout un aréopage, si l’on peut dire, à vouloir nous refourguer cette antiquité qu’est la démocratie à la grecque. Cette marotte est partie d’Étienne Chouard, un professeur de lycée à Marseille qui s’était fait connaître de la gauche radicale et altermondialiste en 2005 par sa critique du projet de constitution européenne. Par la suite il a commencé à développer l’idée qu’un changement radical de la société passerait par le biais d’une assemblée constituante mettant en place un régime s’inspirant en partie des institutions athéniennes classiques. Petit à petit ses thèses se sont diffusées sur internet et il a séduit tant la gauche souverainiste qu’une partie de l’extrême droite et de la complosphère. On l’a ainsi longtemps retrouvé invité dans les médias des deux bords — nous laissant penser que lesdits bords se rapprochent sacrément en ce moment. Cependant, son intérêt pour les « réflexions » d’Alain Soral ont fait fuir une partie de ses supporters de gauche. Cela n’empêche pas ses idées de continuer à plaire et on trouve de nombreux collectifs (Citoyens constituants, Gentils Virus) qui s’attachent à répandre ses thèses par le biais de cercles de discussion, de pièces de théâtre (notamment dans le off à Avignon), d’internet (LeMessage.org) ou de films (J’ai pas voté, de Moïse Courillau et Morgan Zahnd). Il y a également une grande porosité entre les adeptes de Chouard et les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon, ce qui explique certainement que ce dernier a appelé durant sa campagne à une assemblée constituante partiellement tirée au sort.

« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. »
Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard.

Depuis plusieurs années, il est possible de croiser dans les luttes sociales des personnes qui cherchent à nous convaincre que la démocratie athénienne du Ve siècle avant J.-C.[1] serait une source d’inspiration incontournable. Mettant en avant le prétendu égalitarisme de ce système, elles ont tendance à vouloir (nous faire) oublier ce qu’était réellement la société athénienne de cette époque. Face au succès de ces thèses, un petit rappel historique s’impose.[2]

De quelle égalité parle-t-on ?
Dans le monde grec, le demos, le peuple, ne désignait pas l’ensemble des habitants d’une cité mais uniquement ceux qui avaient le statut de citoyen. Or, l’égalité juridique, croissante, alla de pair avec une définition de plus en plus stricte de ce statut. Au Ve siècle, pour être citoyen athénien il fallait être un homme âgé de 18 ans né d’un père citoyen athénien. À partir de 451, suite à une réforme de Périclès, il fallait en plus être le fils d’une fille de citoyen.[3] Mais cela ne suffisait pas, l’aspirant citoyen devait aussi prouver qu’il avait droit à ce statut. Si cela lui était contesté, il pouvait soit se contenter du statut de métèque (citoyen d’une autre cité grecque résidant à Athènes et bénéficiant d’une liberté individuelle mais d’aucun droit civique) ou porter son affaire devant la justice. S’il n’arrivait pas à convaincre les juges, cette fois-là il était vendu comme esclave pour avoir tenté d’usurper le statut de citoyen.

La communauté civique, même si ses limites bougèrent au fil du temps, était donc très restreinte. Les historiens estiment que les citoyens athéniens étaient entre 30 000 et 40 000 à l’époque classique dans toute l’Attique (le territoire administré par Athènes) pour une population totale de plus de 300 000 individus. Les femmes, les enfants, les métèques et les esclaves avaient pour leur part des statuts juridiques différents et spécifiques, mais aucun droit politique. Concernant les esclaves, considérés comme des « instruments animés », les estimations de leur nombre varient entre 200 000 et 250 000 pour le Ve siècle[4], ce qui montre l’importance du travail servile dans la société grecque. Ils étaient pour la plupart bon marché, et presque tous les citoyens, même pauvres, en avaient au moins un à leur service.

Au sein même du corps citoyen, tout le monde n’était pas logé à la même enseigne. On estime (avec quelques doutes aujourd’hui) que c’est Solon qui divisa, en 594-593, la communauté civique en quatre classes censitaires et réforma les institutions athéniennes. En faisant cela il rompait avec le régime oligarchique au sein duquel les grandes familles aristocratiques athéniennes se disputaient le pouvoir jusque-là. Cependant, les droits des citoyens étaient indexés sur les revenus qu’ils tiraient de la terre, ce qui se corrélait dans la plupart des cas à leur capacité à financer leur équipement de soldat pour défendre la cité. La classe la plus pauvre, les thètes, qui rassemblait les ouvriers agricoles et les artisans, ne pouvait siéger qu’à l’ecclésia, assemblée où l’on votait les lois et la guerre, et à l’héliée, le tribunal populaire de la cité. Les trois classes les plus riches avaient en plus accès à l’assemblée qui préparait les lois, la boulè, ainsi qu’à des magistratures (les postes administratifs et de commandement militaire) dont le prestige correspondait à leur rang. La classe la plus riche regroupait quant à elle les aristocrates[5] et était la seule permettant d’exercer la magistrature la plus importante de l’époque, l’archontat.

Le siècle de Périclès
Au cours du vie siècle, sous la tyrannie des Pisistratides puis surtout avec les réformes de Clisthène (en 508-507), le sort des citoyens s’améliora. Cependant, l’égalité à Athènes n’a jamais concerné que le domaine politique. Comme aujourd’hui dans nos démocraties modernes, le statut de citoyen ne garantissait pas des conditions de vie égales, seulement une égalité théorique devant la loi[6]. La boulè, dont les membres étaient tirés au sort[7] — mode de désignation par lequel jurent nos défenseurs actuels de la démocratie athénienne —, n’a semble-t-il jamais remis en cause ce principe. La fracture sociale de la communauté civique se ressentait de plus jusque dans l’ecclésia. S’il fallut fixer un quorum de 6 000 participants pour que les votes importants y soient considérés comme valides, c’est parce que sur les près de 40 000 citoyens qui avaient le droit d’y siéger peu le faisaient effectivement. Les plus pauvres et ceux des campagnes les plus reculées ne pouvaient pas se permettre le déplacement parfois long et qui leur faisait perdre des journées de travail.

Certes, à partir des années 450, Périclès fut élu stratège pendant plusieurs années et il s’attela à réduire les inégalités entre classes de citoyens. Les thètes purent accéder à la boulè et à l’archontat.[8] Il étendit aussi le principe du versement d’une indemnité, le misthos, pour la plupart des charges publiques, en favorisant ainsi leur accès aux citoyens pauvres. Il ne faut pourtant pas s’emballer à son sujet. Cette politique répondait semble-t-il à des revendications des thètes, qui, depuis les guerres médiques au début du Ve siècle, avaient obtenu un rôle indispensable en tant que rameurs sur les trières et donc dans la défense de la cité. De plus, les auteurs anciens voyaient cela comme un moyen pour Périclès de concurrencer son rival Cimon, un riche aristocrate qui, par des pratiques clientélistes, s’assurait le soutien de citoyens pauvres.
La question du financement du misthos mérite pour sa part d’être posée. Ce système d’indemnité est souvent mis en avant aujourd’hui comme l’exemple même d’une mesure égalitariste. C’est omettre un peu vite que l’argent venait de la domination d’Athènes sur toute une partie des cités de la mer Égée.

L’impérialisme athénien
À la suite des guerres médiques de 490 puis de 480 et face au danger perse, une partie des cités du monde grec décida de s’unir pour former la ligue de Délos. Au départ toutes ces cités, dont Athènes, participaient à un conseil qui se réunissait une fois par an sur l’île de Délos, et décidaient collectivement des dispositions à prendre face aux Perses. Pour faire partie de la ligue, elles devaient fournir soit un contingent de soldats soit une contribution en argent, le phoros. Le trésor de la ligue ainsi constitué était conservé à Délos. Vers les années 450, le pouvoir d’Athènes fut de plus en plus prépondérant au sein de la ligue de Délos. En 454, alors que la ligue connaissait des dissensions dues à des défaites en Égypte, Athènes imposa que le trésor soit gardé chez elle dans le temple d’Athéna, sur l’Acropole. De fil en aiguille, la cité fit pression pour s’octroyer le droit d’utiliser une partie du phoros pour financer ses institutions, notamment le misthos, et certaines constructions publiques commandées par Périclès.

À partir de 448, la mer Égée fut débarrassée de la flotte perse, ce qui voulait dire que la ligue de Délos n’avait en théorie plus de raison d’être. Mais les Athéniens imposèrent son maintien et matèrent les révoltes des cités qui voulaient en sortir ou qui refusaient sa domination. Un exemple célèbre de leur brutalité toute démocratique est celui rapporté par Thucydide dans le dialogue entre les Méliens et les Athéniens. En 416, durant la guerre du Péloponnèse, la cité de Mélos, qui était neutre, fut assiégée par les Athéniens, qui souhaitaient qu’elle les rejoigne. La discussion entre représentants des deux cités est imaginée par Thucydide, mais elle illustre les enjeux de la situation. Les Méliens firent valoir leur droit légal de ne pas se soumettre. Les Athéniens leur opposèrent le droit naturel que leur conférait selon eux leur puissance et répondirent la chose suivante : « Nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder ».[9] Les Méliens refusèrent de s’incliner, espérant une aide spartiate qui ne vint jamais. Après un long siège, ils finirent par se rendre. Tous les hommes furent tués, les femmes et les enfants réduits en esclavage, et les terres furent attribuées à des clérouques, sorte de colons athéniens envoyés dans les cités conquises. Les clérouques, recrutés le plus souvent parmi les thètes, gardaient leurs droits civiques bien qu’ils fussent en dehors du territoire athénien, et grâce aux revenus des terres qu’ils venaient d’obtenir ils pouvaient se financer la coûteuse panoplie d’hoplite (fantassin grec). Cela augmentait le réservoir de soldats d’Athènes, laquelle pouvait surveiller au plus près les cités soumises.
Le cas de Mélos n’est pas isolé, plusieurs autres cités eurent à subir peu ou prou le même sort. Il est par ailleurs intéressant de constater qu’Athènes mettait parfois en place des tyrans dans les cités récalcitrantes afin de s’assurer une meilleure obéissance de leur part. Cette domination athénienne sur le monde grec s’effrita à partir de 415. Sparte prit le dessus militairement, et la démocratie fut menacée par des factions aristocrates qui tentaient de rétablir une oligarchie (les Quatre-Cents en 411, puis les Trente en 404). En 404, défaite, Athènes dut détruire ses fortifications et réduire sa flotte à douze trières. En 403, la démocratie fut rétablie, mais la cité avait perdu l’empire qui avait assuré sa prospérité économique et la vitalité de son régime politique pendant plus de cinquante ans.

Le pouvoir de choisir ses grands hommes
Si les Quatre-Cents purent en 411 imposer une oligarchie, c’est notamment parce qu’à ce moment-là les thètes étaient à la guerre, occupés à ramer sur les trières loin d’Athènes. Lorsqu’ils rentrèrent, ces derniers rétablirent le régime démocratique qui leur semblait plus favorable. Mais cet épisode montre que la prétendue suspension des inégalités sociales permise par l’égalité politique de la démocratie n’était que fictive. Les citoyens pauvres, bien qu’ayant certains avantages par rapport à d’autres catégories sociales, n’avaient clairement pas le même pouvoir que l’aristocratie, qui, malgré les changements de régime, continuait d’exister et de dominer la société athénienne. Il suffit d’examiner les origines sociales des « grands hommes » de la démocratie athénienne pour s’en convaincre. Certains firent même de très longues carrières au pouvoir, à l’image de Périclès, qui fut reconduit à la charge de stratège durant une vingtaine d’années alors que le régime démocratique semblait à son apogée. Thucydide reconnaissait à ce sujet que « ce gouvernement portant le nom de démocratie, en réalité c’était le gouvernement d’un seul homme ».[10]
Cela s’explique notamment par la séduction que les grands orateurs exerçaient (et exercent encore) sur l’auditoire d’une assemblée. La démocratie, ancienne ou actuelle, est un système qui donne l’avantage à ceux qui ont la science des mots, indépendamment des positions qu’ils défendent. Or ce n’était pas l’ouvrier agricole qui pouvait s’offrir des cours de rhétorique et d’éloquence. S’exprimer à l’ecclésia n’était du reste pas sans risque. N’importe quel citoyen pouvait certes y proposer un décret, mais si ce dernier était considéré comme contraire aux lois déjà existantes, la personne risquait des poursuites en justice et un éventuel ostracisme (bannissement de la cité pour dix ans maximum). Mieux valait avoir étudié le droit avant de se lancer !

Le mirage de la « vraie » démocratie
Bien souvent, ceux qui vantent la démocratie athénienne ne s’attardent pas sur les détails ou réalités historiques (le plus souvent ignorés), mais se réfèrent à un prétendu principe : « le pouvoir au peuple ».

Le système athénien n’est pourtant pas séparable de la société qui l’a produit et il est le fruit de rapports de force entre différentes catégories de la population. Les mesures qui furent considérées comme fondatrices de la démocratie étaient surtout empiriques et avaient pour but de faire régner la paix sociale, asseyant à l’occasion le pouvoir d’un législateur.

Ainsi, face aux révoltes du demos rural et à l’affirmation d’une petite bourgeoisie citadine (artisans et commerçants) contre le pouvoir des aristocrates, Solon tenta de rétablir un statu quo. Il annula les créances des paysans pauvres et interdit la mise en esclavage de citoyens athéniens pour dettes, mais il refusa de procéder à la redistribution des terres que lui demandaient ceux qu’il appelait les « méchants » (les paysans pauvres). La propriété foncière restait donc concentrée dans les mains de l’aristocratie, les « bons ». Le recours à la main-d’œuvre servile continua pour sa part, et les esclaves ruraux d’origine athénienne furent simplement remplacés par des esclaves-marchandise capturés lors des guerres contre les autres cités ou achetés à des marchands.
Le tyran Pisistrate nous offre un autre exemple. Durant son règne, qui dura de 561 à 527, il créa les juges des dèmes (magistrats rattachés à une circonscription et jugeant les litiges entre citoyens), dépossédant ainsi ses concurrents aristocrates de l’une de leurs prérogatives traditionnelles. Mais les tromperies rocambolesques par lesquelles il prit le pouvoir par trois fois (son règne fut entrecoupé de deux exils) sont là pour démontrer qu’il n’avait pas une grande considération pour le demos.[11]
Concernant le principe même du système démocratique, la mise en place progressive d’institutions de plus en plus égalitaires sur le plan politique pour les citoyens athéniens, y compris le système du tirage au sort, n’a mis en place qu’une égalité virtuelle. Les aristocrates continuaient à prospérer et à dominer la vie politique athénienne tandis que les thètes participaient peu aux institutions, trop occupés à survivre par leur petite production artisanale ou par leur travail salarié. Le perfectionnement du système démocratique nécessita de plus l’exploitation de cités plus faibles et une importante utilisation d’esclaves, notamment dans les mines d’argent.

De nos jours, le capitalisme pourrait donc très bien s’accommoder d’un mode de gestion politique comprenant une boulè et une ecclésia, car ses fondements sont ailleurs. Il est compréhensible que ce type d’idéal politique puisse séduire la petite bourgeoisie et les travailleurs ayant un certain niveau d’études. Face au déclassement qui frappe actuellement ces catégories, il offre un espoir de reconnaissance sociale et une de gratification symbolique sans danger pour la propriété privée et favorisant ceux qui ont eu accès à l’instruction. Il serait en revanche plus problématique que la masse des exploités qui n’ont rien à y gagner succombe à ce genre de discours.

M.

 

[1] Toutes les dates se rapportant à la période antique seront considérées comme avant ­Jésus-Christ dans la suite du texte.
[2] Un grand nombre de manuels d’histoire ancienne permettent cela. Nous nous sommes appuyés sur celui de Claude Orrieux et Pauline ­Schmitt Pantel, Histoire grecque, Paris, PUF, 1995.
[3] Périclès s’appuyant sur les citoyens pauvres, il est possible qu’il ait voulu écarter de la citoyenneté les fils de ses rivaux aristocrates, dont un certain nombre avaient tendance à prendre une femme originaire d’une autre cité.
[4] Raymond Descat, Esclave en Grèce et à Rome, Hachette littératures, 2006, p. 67-71
[5] Les aristocrates étaient les plus gros propriétaires terriens et aussi éventuellement les grands marchands et les propriétaires de mines.
[6] C’est d’ailleurs ce que signifie l’isonomie proclamée par Clisthène : l’égalité des citoyens devant la loi (iso, même, nomos, loi).
[7] D’abord parmi les trois classes supérieures, puis après Périclès parmi tous les citoyens.
[8] Magistrature qui avait cependant perdu en importance au profit… de celle de stratège !
[9] Thucydide, V, LXXXIX
[10] Thucydide, II, LXV
[11] Aristote fit le récit 250 ans plus tard des ruses assez improbables, avouons-le, de Pisistrate. La première fois, Pisistrate prétendit devant l’assemblée avoir subi une tentative d’assassinat. Avec les trois cent gardes du corps que la cité lui accorda il prit le pouvoir. La deuxième fois, il fit croire au peuple que c’était la déesse Athéna elle-même qui le ramenait dans la cité sur un chariot. La troisième fois, pendant qu’il invitait les citoyens à écouter un discours, ses hommes volèrent et cachèrent toutes les armes de la cité. (Aristote, Constitution d’Athènes, XIII à XIX)

Culturisme

Bhagat Singh, Pourquoi je suis athée, éditions Asymétrie, 2016 (10 €)    
Un livre qui nous entraîne vers une région et une période qu’on connaît mal : les luttes de décolonisation dans l’Inde des années 1920 et 1930. Il n’y a pas que Gandhi, beaucoup d’Indiens prennent alors les armes contre l’occupant britannique, et Bhagat Singh est de ceux-là. Il est exécuté à l’âge de 24 ans, après dix années (!) de lutte pour l’indépendance, le socialisme, contre l’exploitation et le système de castes. C’est en prison qu’il rédige cet article contre l’imposture religieuse : on y voit que l’athéisme, la lutte pour l’égalité hommes/femmes et contre les traditions obscurantistes ne sont pas des spécificités occidentales (comme certains veulent nous le faire croire) et que toute lutte d’émancipation est aussi, de fait, une lutte contre la religion (ici l’hindouisme et l’islam). D’autres textes évoquent dans ce livre la situation des militants de gauche, libre-penseurs, athées ou féministes en Inde et au Bangladesh qui, depuis une dizaine d’années, doivent affronter la violence des extrémistes nationalistes et religieux. Le dépaysement c’est pas forcément le paradis… (note : on peut gerber sur le nationalisme « de gauche » et apprécier le bouquin.)

Nunatak n° 1, hiver-printemps 2017 (prix libre)
Une revue écrite par des ours, des marmottes et des chamois en lutte contre l’uniforme, avec la montagne comme point de vue, de vie, de résistance et de réflexion. Ça rime donc avec frontières, passeurs, contrebandiers, bandits, hérétiques, maquisards, refuge, transhumance, et aussi sans-papiers ou lutte contre les lignes THT. Les auteurs, venus de sommets variés, n’ont pas l’air de vouloir sombrer dans l’idéalisation de ce type de territoire, ni d’y rêver un en-dehors salvateur, ce qui est très bien (mais pas simple). Ils y habitent et y luttent, c’est déjà pas mal et si, en plus, ils tentent d’y trouver de quoi « imaginer et concevoir des perspectives radicalement autres », on ne leur en voudra pas, au contraire. La preuve, on conseille la lecture de Nunatak, bien belle « revue d’histoires, cultures et luttes des montagnes ». Deux numéros sont parus, on peut les trouver en PDF sur le blog de la revue : revuenunatak.noblogs.org

Adieu Mandalay,de Midi Z, 2016 (108 min)
Malgré les apparences ce film taïwanais n’est pas un documentaire sur les varans de Komodo. Ça pourrait en être un sur les immigrés clandestins birmans en Thaïlande : comment ils passent la frontière, leur vie quotidienne dans la banlieue de Bangkok (le port du sarong désigne immédiatement le blédard, donc le sans-papiers), et comment ils sont exploités. De ce point de vue c’est simple : soit ils meurent de faims soit ils trouvent du travail (dans des usines aux normes de sécurité vintage) ; les filles pouvant toutefois bénéficier d’une alternative (la prostitution). Le réalisateur semble s’y connaître, son frère, sa sœur et lui ont suivi une route similaire depuis la Birmanie. Sinon c’est aussi une fiction avec une histoire d’amour pas mièvre entre deux sans-papiers, Liangqing et Guo, et ça finit comme vous savez.

Du pain, du vin, du bourrin n° 8, Auvergne, fanzine DIY, printemps 2017, 48 p. (prix libre)
L’ami Ray (coré) remet le couvert avec ce nouveau numéro, d’un fanzine qu’on attend toujours impatiemment de recevoir dans notre boîte aux lettres.
Comme d’habitude, il nous propose des comptes­-rendus embrumés aux relents de Finkbräu, Koenigsbier et autres Atlas, de ses tribulations en concerts. On notera particulièrement le désopilant reportage sur « Guerilla Menhir et les Ramoneurs de Poubelles », où deux groupes dont nous tairons les noms en prennent pour leur grade. Comme à l’accoutumée il nous sert également quelques chroniques de disques et cassettes de groupes que nous n’écouterons probablement jamais. À noter cependant que l’auteur nous semble plus sévère que dans les numéros précédents, ce qui donne quelques critiques grinçantes assez amusantes. Enfin, la petite séquence « décryptage » qu’il nous propose d’un micro-trottoir demandant pour le compte d’un titre de presse régionale (La Montagne ?) les espoirs de Monsieur et Madame Tout-le-monde est assez fendard !
Seul petit bémol, le zine de Ray n’est récupérable que par courrier en le contactant à son adresse qu’il ne donne plus car il a assez d’abonnés. Nos plus grands fans saurons où la trouver quand même, mais pour les autres il faudra peut-être attendre de nous croiser autour de notre table de presse pour en récupérer une copie !

Nedjib Sidi Moussa, La Fabrique du Musulman, Libertalia, 2017 (8 €)
Il y a eu des «ouvriers immigrés », des « travailleurs arabes » (Kabyles compris), des « Nord-Africains » et même des « Maghrébins », qui parfois étaient de religion musulmane… mais aujourd’hui il y aurait des Musulmans. Ce livre est un court et vif pamphlet, il n’explique donc pas en profondeur le pourquoi de cette situation (évolution de la société et des rapports de classes en France depuis cinquante ans), mais il l’aborde du point de vue politique : comment durant les quinze dernières années, des militants d’extrême gauche et libertaires, à la recherche d’un sujet révolutionnaire de substitution, ont politiquement contribué à la constitution d’une « communauté musulmane » à laquelle on assigne une population ; comment le prisme identitaire et confessionnel remplace la question sociale et évacue l’exploitation capitaliste ; comment tendent à s’imposer aujourd’hui les concepts d’islamophobie et de « race ». Un bouquin qui tombe à point nommé pour ne pas perdre la tête, à « l’heure où il faut poser avec clarté les termes du débat avant de tous finir enfermés dans les ghettos qu’on aura bien voulu laisser ériger ».

Révolte en Guyane : La possibilité d’une île ?


Encagoulés de tête des manifs, blocages, syndicat de combat, grève générale et port spatial, mélange d’images pour cocktail équatorial, bizarre. Entre mars et avril 2017, la Guyane est paralysée par une lutte sociale d’une ampleur historique et qui plus est, victorieuse. Réjouissant non ? Le mouvement est toutefois assez éloigné de l’image qu’on peut se faire d’une grève générale…[1]

La Guyane, qu’es aquo ?

Idéalement devrait se trouver ici un ­tableau complet de la Guyane, stat’s à ­l’appui, mais nous nous bornerons à quelques éléments qui nous semblent significatifs pour comprendre ce qui s’est passé [2].
À plus de 7 000 km de la métropole, entre le Brésil et le Suriname, la Guyane est grande comme le Portugal mais peuplée comme la ville de Montpellier ou l’agglomération avignonnaise – 250 000 habitants. En comparaison, pour une super­ficie plus de deux fois inférieure, la Bretagne compte 3,5 millions d’habitants. L’essentiel de la population est concentré le long des 300 km de côte où se trouvent les quatre principales villes : Cayenne (55 000 hab.), Saint-Laurent-du-Maroni (45 000 hab.), Matoury (30 000 hab., dans la banlieue de Cayenne) et Kourou (25 000 hab.).
Département français d’outre-mer depuis 1946, le territoire acquiert en janvier 2016 le statut particulier de collectivité territoriale de Guyane (CTG). La Guyane, colonie à mauvaise réputation, est longtemps restée sous-exploitée et sous-peuplée ; un retard d’investissement estimé à trente années qui explique la faiblesse des infra­structures routières, scolaires ou sanitaires. Mais elle a aujourd’hui trois intérêts majeurs : sa situation stratégique, les éventuelles ressources de sa zone économique exclusive et le centre spatial de Guyane (CSG). Ce n’est qu’à partir de l’installation de ce dernier, dans les années 1960, que le territoire connaît une véritable croissance ; le centre emploie aujourd’hui plus de 1 500 salariés et induit 7 500 emplois indirects à travers 200 entreprises ; un total de 9 000 postes, qui représente 16 % de la population active de la Guyane et 30 % de la masse salariale (en 2011). C’est une manne pour un secteur du BTP très dépendant des marchés publics – sont construites en ce moment les infra­structures pour Ariane 6. Face à ce géant, les filières bois et aurifères pèsent peu, d’autant que, autre spécificité, le foncier est détenu à 90 % par l’État (et non par des communes ou des particuliers), ce qui freine les projets immobiliers et d’infrastructure.
La quasi-absence d’industries implique que tout est importé de métropole, d’où des prix particulièrement élevés (ce commerce est entre les mains d’une poignée de familles bourgeoises antillaises, souvent des békés martiniquais). Autre conséquence, un taux de chômage ­frisant officiellement les 24 %, les 55 % pour les jeunes. Pour caricaturer on peut dire que les Guyanais vivent du CSG, du BTP, de la fonction publique et du RSA.
Cerise sur le gâteau, une violence et une insécurité endémiques en font le dépar­tement le plus meurtrier de France (42 homi­cides en 2016).

Et les Guyanais ?

Le département est très peu peuplé (25 000 hab. en 1945),mais il connaît une forte croissance démographique à partir des années 1990.
L’une des particularités de la Guyane est la logique ethnique très prégnante, qui tend à assigner les personnes à un groupe où une ethnie [3], par exemple les Amérindiens (10 000 hab.) ou les Bushinenges (descendants de Noirs marrons ayant fui la Guyane hollandaise à partir du xviie siècle, environ 65 000 hab., soit 26 % de la population). Deux groupes, qui ne recoupent que très imparfaitement les oppositions de classes, se distinguent historiquement :
– Les « Européens », environ 15 % de la population (on y fait la différence entre « Guyanais blancs » et « Métros »), groupe dans lequel on trouve une large partie des classes moyennes et supérieures.
– Les Créoles, qui sont les descendants des esclaves noirs ; longtemps majoritaires, ils sont devenus au tournant du millénaire une minorité représentant environ 40 % de la population (contre 70 % à la fin des années 1970). En 2005, Christiane ­Taubira, l’ancienne indépendantiste alors députée, déplore un « tournant ­identitaire » où ce qu’elle appelle « les Guyanais » sont devenus minoritaires [4]. Mais ce n’est pas tant, comme on le craignait dans les années 1970, à cause de l’afflux de « colons blancs » qu’à celle d’une très importante immigration clandestine [5].
Si la Guyane compte des groupes issus de migrations plus anciennes, comme les Laotiens (Hmong), arrivés à la fin des ­années 1970, c’est surtout depuis la fin des années 1990 que Brésiliens, ­Haïtiens, Dominicains, Guyaniens et Surinamais migrent en grand nombre. Car, si la Guyane souffre de chômage et de précarité, son PIB par tête est bien supérieur à celui de certains pays voisins. Les flux sont croissants en provenance d’Haïti (surtout depuis le séisme de 2010), du ­Suriname, du ­Guyana, et du Brésil notamment ­depuis l’arrêt des chantiers liés à la Coupe du monde de football (2014) et aux Jeux olympiques (2016), qui ont jeté au chômage des milliers d’ouvriers. Les immigrés clandestins, dont beaucoup vivent dans des bidonvilles sur des terrains squattés à la périphérie des villes, seraient environ 35 000 aujourd’hui (20 % de la popu­lation).
C’est, semble-t-il, à partir de 2005 que l’on a commencé à voir des groupes d’habitants manifester contre l’immigration et parfois détruire des squats de migrants (tout comme à Mayotte).

Ça bout !

On l’aura compris, en Guyane, le contexte est toujours tendu. L’année 2016 est émaillée d’une série de mobilisations hétérogènes : le collectif des Iguanes de l’Ouest contre les coupures d’électricité, les syndicats de la santé contre la situation sanitaire et financière alarmante des hôpitaux de Cayenne et de Kourou. Ce dernier, le centre médicochirurgical de Kourou (CMCK) est géré par la Croix-Rouge, qui annonce début mars 2017 sa vente à un groupe privé ; salariés et usagers se mobilisent et créent le collectif des Toukans de Kourou.
Mais c’est aussi le patronat qui est en lutte, depuis décembre 2016, dans le cadre de négociations qui, avec la collectivité terri­toriale, l’opposent à l’État : sur un projet d’investissement étatique de 600 millions d’euros visant à combler les retards structurels, le Medef demande une rallonge de 2 milliards d’euros et la rétrocession de 200 000 hectares de terres. De quoi relancer l’activité des entreprises locales, surtout du BTP, et de ceux qu’on désigne en Guyane sous le nom de « socioprofessionnels » (dirigeants de PME, agri­culteurs, transporteurs routiers, patrons d’auto-écoles, artisans, etc.). À condition que les grands groupes ne s’emparent pas des marchés.
De ce point de vue, la question des transporteurs routiers est sensible : 130 entreprises (300 camions) ne vivent quasiment que des commandes publiques, mais les appels d’offres avantagent les deux ou trois plus grandes qui peuvent répondre aux ­besoins des géants du BTP ; l’UGTR (Union guyanaise des transporteurs ­routiers), principale organisation des ­« ­petits », est en guerre contre les « gros » (en juin 2016, ils bloquent les chantiers Eiffage et ­Ribal-TP).
Les agriculteurs sont, eux, en conflit depuis plusieurs mois avec leur admi­nistration en raison du non-paiement de certaines ­subventions.

Les Frères

À ces questions liées à l’action de l’État dans le territoire et à l’accès aux services publics va s’ajouter celle de l’insécurité. Le 15 février, à la suite d’un énième meurtre à Cayenne, un groupe fait son apparition : les « 500 Frères contre la délinquance » ; il faudrait voir dans ce nom les « frères des victimes », mais aussi une référence au film 300, de Zack Snyder. Ce qui frappe c’est évidemment leur allure : ils portent des cagoules, s’habillent de noir et circulent en groupe, les muscles en avant, pour des actions spectaculaires mais « non violentes » ; associant drapeaux français et guyanais, leur logo représente deux ­pistolets et un poignard entrecroisés. À leur tête un groupe de cinq hommes dont on ne connaît alors que trois visages : le « président », Stéphane Palmot (agent à la mairie de Cayenne), José Achille (patron d’une entreprise de pêche de 15 salariés) et Mikaël Mancée (policier en disponibilité depuis le 1er février).
Ce dernier, porte-parole du groupe, explique qu’« un voleur mort, c’est un voleur qui ne vole plus ». Les 500 Frères exigent que les autorités mettent fin à la violence, et demandent un renforcement de la répression policière (effectifs, vidéosurveillance, construction de commis­sariats, installation d’un scanner contre la drogue à l’aéroport, etc.) et l’instauration d’un système de « grands frères » dans les quartiers. La délinquance est pour eux liée à l’immigration illégale, d’où la ­revendication que les prisonniers étrangers purgent leur peine dans leur pays d’origine et que l’État démantèle les squats de migrants. Fort de leur connaissance du terrain, les 500 Frères se proposent d’aider les policiers, mais se disent prêts, le cas échéant, à mener ces actions eux-mêmes.
Moins d’une centaine au départ, une partie des Frères a sans doute été recrutée dans les clubs de sport et de musculation de Cayenne (méthode classique pour constituer une milice). Si quelques rares critiques ne voient là qu’un ramassis de flics et de vigiles, le groupe prétend représenter toutes les couches de la population. On apprendra toutefois fin avril que l’un des chefs dirige une boîte de sécurité…
Les 500 Frères vont se lier à deux groupes :
– L’association anti-délinquance et antidrogue Tròp Violans, fondée en 2014, qui mène des actions de prévention dans les quartiers de Cayenne avec le soutien de la municipalité et de la CGPME. Elle est présidée par Olivier Goudet, un chauffeur de bus qui était l’un des dirigeants de l’UTG [6] de Cayenne jusqu’à sa démission en ­décembre 2016 (c’est à ce moment qu’il se rapproche des 500 Frères).
– Un collectif similaire, les Iguanes de l’Ouest, actif à Saint-Laurent, dirigé par Manuel Jean-Baptiste (sapeur-pompier et syndicaliste UTG), s’associe au groupe à l’occasion du mouvement de 2017.
Bien que constitué dès octobre 2016, les 500 Frères n’apparaissent publiquement que le 15 février, quand quatre-vingts d’entre eux se rassemblent dans le quartier où a eu lieu le dernier meurtre. Une semaine plus tard, ayant appelé la population à les rejoindre, ils sont plusieurs centaines, encagoulés en tête, à défiler dans les rues de Cayenne au cri de « il faut que la peur change de camp ! ». Les leaders, qui se posent en interlocuteurs entre la population et les autorités, sont alors reçus par le préfet, la chambre de commerce et les élus. Le 17 février, 500 Frères et Tròp Violans font visiter au directeur de cabinet du préfet la cité Eau-Lisette et les squats de migrants. Ils mènent également une « ­action dissuasive de sécurisation des lieux » sur un marché de Cayenne réputé pour ses vols à l’arraché.

L’étincelle Ségolène ?

L’annonce au début du mois de mars de la visite en Guyane de la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, du 16 mars au 18 mars (venue présider une conférence internationale sur les milieux marins des Caraïbes) est sans doute un déclencheur, mais la période préélectorale peut sembler l’occasion de faire pression. Rien ne prouve que le déclenchement d’un mouvement d’ampleur ait été préparé à l’avance, mais, outre l’aspect « sécurité », plusieurs calendriers vont se télescoper sur quelques jours.
Les socioprofessionnels, la CGPME et le Medef se mobilisent donc et, le 16 mars, érigent des barrages de camions partout où doit se rendre la ministre. Les 500 Frères organisent des rassemblements devant les consulats du Surinam, du Brésil et du Guyana (pour l’expulsion des délinquants étrangers), et font irruption en pleine conférence internationale pour interpeller Ségolène Royal. Quelque peu émotionnée par cette rencontre, la ­ministre écourte son séjour, non sans avoir débloqué 150 millions d’euros pour la collectivité territoriale et accepté la rétrocession de 200 000 hectares de foncier. Elle donne l’impression que le gouver­nement est fébrile, et soucieux d’éviter un conflit. Beaucoup en concluent que c’est le moment d’agir. Quoi qu’il en soit, le lundi suivant sera animé.
Profitant peut-être de l’annonce de la visite ministérielle, l’UTG d’EDF avait déposé dès le 10 mars un préavis de grève pour le lundi 20, demandant notamment la création de postes et de meilleures conditions de travail. Des discussions s’engagent rapidement avec la direction mais n’aboutissent pas : la grève débute donc le lundi.
À Kourou, la Croix-Rouge bachote avant de présenter, le 23 mars, son projet de privatisation de l’hôpital (le CMCK) devant le comité central d’entreprise. En prévision, le collectif des Toukans se réunit le lundi 20 au matin pour bloquer le rond-point qui mène au Centre spatial ; celui-ci fait en effet partie du conseil d’administration du CMCK ! Dans la journée, l’UTG de l’hôpital dépose un préavis de grève à compter du dimanche 26.
Hasard ? [7] Ce lundi 20, dans toute la France débute, à l’appel d’une intersyndicale, une grève des salariés de la société Endel, filiale d’Engie (pour la réouverture des négociations annuelles obligatoires). L’entreprise est présente dans le centre spatial, notamment chargée du transport de la fusée Ariane 5 du bâtiment d’assemblage jusqu’au pas de tir ; le personnel est en grève à 80 % alors qu’un lancement est prévu le lendemain.
Toujours ce lundi, ce sont les agriculteurs qui, sur leurs revendications spécifiques, bloquent la direction de l’Agriculture.
L’UGTR bloque, elle, le port de Cayenne pour s’opposer au débarquement de trois camions toupies ultramodernes du groupe Eiffage destinés au chantier d’Ariane 6.
Enfin, à Cayenne, à la suite d’un incident survenu la semaine précédente entre des salariés et le directeur de la régie, les syndicats du réseau de transports urbains (FO et CFDT) déposent un préavis pour le lendemain…
Sur le rond-point, encombré de pneus et de palettes, qui norma­lement donne accès au centre spatial se retrouvent donc les grévistes d’EDF, ceux d’Endel et le collectif des Toukans. Il faut ici se rappeler que Kourou ne compte que 25 000 hab. et n’est qu’à 60 km de Cayenne : on est là dans de petites villes où tout le monde se connaît et en premier lieu, les militants politiques et syndicaux. Et tout le monde sait que le lancement d’une fusée est un moment important qui, en plus, focalise l’attention des médias. C’est parti !

Le mouvement

Le lendemain, mardi 21 mars, la grève se poursuit à Endel, et le report du lancement d’Ariane 5 est un coup de théâtre qui donne un écho médiatique international à la crise. Les 500 Frères arrivent à leur tour sur le barrage de Kourou. La grève des bus démarre, et l’UTG de la Caf dépose à son tour un préavis.
Le 22, tout se précipite : l’UTG annonce une journée d’action pour le ­vendredi mais l’UTG-Éducation appelle à une grève à partir du lundi 27. De leur côté les ­grévistes d’Endel-Guyane obtiennent très vite la satisfaction de leur revendication (une revalorisation des salaires dont le montant reste confidentiel), mais restent en grève pour soutenir leurs potes d’EDF.
Ce qui se déroule dans la soirée est assez flou [c’est dommage] : les 500 Frères, une « coordination de Kourou » et les socio­professionnels se réunissent et décident du blocage du territoire.
Le lendemain matin les camions de l’UGTR forment une quinzaine de ­barrages. Les préavis de grève se multiplient, et le ­collectif Pou Lagwiyann ­dékolé (« Pour faire décoller la Guyane ») est constitué. Deux jours plus tard, le samedi 25, l’UTG ­appelle à la « grève ­générale ­illimitée » à partir du lundi [8].
Le territoire va alors connaître plusieurs semaines de forte paralysie, ponctuées de séances de négociations avec le gouvernement, jusqu’à la victoire finale du 21 avril [9]. L’État finira par lâcher 3 milliards d’euros.

Pou Lagwiyann dékolé !

C’est autour de ce collectif que se structure le mouvement. Il va officiellement réunir 39 collectifs, syndicats et organisations professionnelles (certains en représentant beaucoup d’autres).
Les délégués des collectifs se réunissent en assemblée puis se répartissent en pôles thématiques. Le fonctionnement, un peu flou, ne va poser problème que lorsque des dissensions apparaîtront (cela nécessitera une restructuration, le 17 avril).
Même si la forme est vaguement démo­cratique, les collectifs n’y ont pas tous le même poids, par exemple la fédération du BTP et l’association de défense du djokan (un art martial local)… Le ­collectif des Amérindiens ne va, lui, cesser de se plaindre de sa marginalisation (sauf pour les photos ou la tête des manifs) et finira par rompre.
En fait les rapports de force et les alliances qui s’y jouent nous échappent, mais ­plusieurs poids lourds sont dans la place : tout d’abord le Medef, autour duquel se rassemblent toutes les organisations profes­sionnelles de Guyane (les socio­professionnels) bien qu’elles puissent avoir des intérêts différents (le secteur minier et celui de l’hôtellerie par exemple). Second poids lourd, les petits transporteurs de l’UGTR, aux positions incertaines mais qui contrôle les barrages. L’UTG, ­principal syndicat de Guyane mais connaissant une crise depuis plusieurs années, est dans une position inconfortable et fragile entre un tel voisinage et des adhérents qui sont pour certains en grève (pour des embauches et de meilleures conditions de travail à EDF ou dans la santé). Enfin les 500 Frères, qui, bien qu’axant leur combat sur l’insécurité, sont liés au patronat comme à l’UTG (ils finiront par ­scissionner) ; le porte-parole du collectif Pou ­Lagwiyann dékolé est issu de leurs rangs.
Assez paradoxalement, afin de limiter encore le poids de l’UTG, on verra le Medef demander une participation ­accrue des (autres) syndicats de salariés au sein du collectif. Les choses deviendront beaucoup plus claires après la victoire du 21 avril lorsque, dans l’indifférence et la solitude, des travailleurs poursuivront la grève sur quelques sites (EDF, hôpitaux, Gpar [Groupement Pétrolier Avitaillement Rochembeau]).
Les élus soutiennent le mouvement mais, contrairement à 2008, restent en retrait et ne réapparaîtront que lorsqu’il s’agira de la négociation finale (à ce moment-là tout le monde aura oublié que le collectif s’est engagé à ne rien signer avec le gouvernement sans « obtenir une approbation populaire »).

Mais que veulent-ils donc ?

Les revendications du collectif Pou Lagwiyann dékolé se trouvent compilées dans un « cahier de revendications » de 280 pages qui comprend 428 reven­dications ! Grossièrement classées par thèmes (l’éducation et la formation, monde économique, énergie, foncier, santé et social, ­sécurité, justice, peuples autochtones, sport et culture). En fait il semble qu’à la va-vite on ait demandé à toutes les associations et syndicats de salariés et de professionnels de faire remonter des revendications, d’où l’aspect fourre-tout du document et des demandes : de la construction d’un lycée à la réfection d’un chemin, de la défense d’une danse locale à l’installation du ­wi-fi dans un village, etc. Défense des architectes, des Amérindiens, des avocats, de la biodiversité… on trouve tout, mais il faut chercher longtemps pour trouver des ­revendications relevant de la « question sociale » (autrement qu’à travers la pétition d’éducateurs spécia­lisés)… Des syndicats de tous les ­secteurs participent pourtant à ce document, mais rien sur « la vie chère » (sinon dans les plaintes des hôteliers et des restaurateurs) et pas d’exigence d’augmentations de ­salaire. Les demandes les plus extrêmes sont peut-être celles de l’UTG de la Sécurité ­sociale : créations d’emplois, titularisation des emplois précaires et ouverture des négociations annuelles obligatoires. Si un mouvement aussi puissant se limite à des revendications aussi raisonnables, c’est bien que l’ennemi désigné n’est pas là… mais à 7 000 km. Il s’agit de ne pas diviser le collectif qui représente « la Guyane ».
Le gros des revendications repose donc sur trois piliers : l’argent, la construction et la sécurité (les deux premiers ne faisant qu’un et les deux derniers étant liés).
Il s’agit de demander à l’État de l’argent pour la collectivité territoriale et les entre­prises, soit directement (sous forme d’aides et de dotations financières diverses, crédits, annulation de dettes, exoné­rations fiscales, création d’une zone franche ­sociale et fiscale pour les petites entreprises, etc.), soit par la relance de la commande publique (le bâtiment). Le souci étant que cela profite à ceux qui sont mobi­lisés et pas aux géants du BTP de ­métropole ; d’où la demande d’une modification du Code des marchés publics pour y ­intégrer « la notion de préférence ­locale » (un small business act). Construction d’écoles, de collèges, de lycées et d’un nouveau pôle uni­versitaire, d’infrastructures routières, etc. Le tout profitera in fine à la population mais avant tout aux entreprises du BTP et de transports. Enfin, pour réaliser ces beaux projets immobiliers le collectif demande la rétrocession totale du foncier de l’État à la CTG [10].
Les revendications en lien avec la sécurité occupent de nombreuses pages, à la demande de syndicats de flics et de matons ou de divers collectifs citoyens locaux (dont les trois cités plus haut). Beaucoup de constructions là aussi : de commissariats, d’une deuxième prison, d’un centre éducatif fermé et d’une cité judiciaire ; et puis des effectifs supplémentaires en flics et en magistrats ; enfin, l’application de l’état d’urgence. Le lien avec l’immigration est très présent, on y retrouve la demande d’expulsion des prisonniers étrangers et « l’éradication » des squats de migrants ; les plus sournois demandant que l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni bénéficie d’un statut international (afin que les enfants qui y naissent actuellement de parents étrangers ne puissent pas obtenir la nationalité française à leur majorité).

Mais qui se cache derrière les 500 Frères ?

Allure radicale

La forme n’est pas tout. Cagoules et barrages impressionnent, mais que se passe-t-il à côté ? Qu’en est-il de cette « grève générale illimitée » ? Si divers syndicats sont en lutte, seule l’UTG y a appelé. Il est difficile d’en connaître l’ampleur, mais elle semble limitée aux bastions du syndicat tels la fonction publique (territoriale, hospi­talière), EDF et les dockers. En fait, très rapidement, une partie des administrations doivent s’arrêter à cause du blocage, en premier lieu l’Éducation nationale, qui, dès le 23 mars, ferme tous les établissements pour ne les rouvrir que le 2 mai. Il y a donc des gens mobilisés dans les manifs ou sur les barrages, mais ce ne sont pas forcément des grévistes au sens strict. Davantage que la grève, ce sont les barrages routiers qui paralysent la Guyane et gênent l’activité économique, c’est-à-dire ceux qui travaillent !
Il ne s’agit pas simplement, comme en métropole, de compenser la faiblesse de la grève. Le barrage routier est un mode d’action habituel en Guyane, particulièrement efficace de par la simplicité du réseau routier (le long de la côte, reliant un port, un aéroport et quelques rares sites industriels). En 2008, la CTG a ainsi connu ce type de blocage.
La Rolls du barrage, c’est évidemment le camion, d’où le rôle central que joue l’UGTR (en septembre 2015, dans le cadre d’un bras de fer entre l’État et le Medef, l’UGTR avait bloqué l’ensemble des administrations). Rôle central aussi de son leader, Bertrand Moukin, un transporteur routier à la réputation d’escroc, impliqué dans une histoire de faux papiers pour travailleurs illégaux (pas dans une optique No Border). Celui qu’on appelle le « président des barrages » est le très officiel « coordinateur des barrages » du collectif Pou Lagwiyann dékolé, celui qui envoie ses consignes via un groupe What’s app et reste en lien avec la préfecture (pour les questions de véhicules prioritaires, réquisitionnés, etc.).
On comprend que dans ce contexte les barrages spontanés ou auto-organisés, « sauvages », n’ont guère de place. Si quelques-uns sont érigés le premier jour, surtout dans les « quartiers » de Cayenne et de Kourou, où il s’agit parfois de racketter les automobilistes, ils sont vite démantelés par les 500 Frères ou la police.
C’est sur cette question que vont se cristalliser les oppositions, notamment après que l’État a accepté le 1er avril un plan d’urgence de plus de un milliard d’euros qui satisfait une partie du mouvement. À l’approche du week-end de Pâques, une minorité des 500 Frères propose un renforcement des barrages (empêcher le passage des piétons, vélos et scooters), alors que le Medef pose publiquement la question de leur fina­lité : doivent-ils bloquer tout le territoire et donc toute l’économie, ou seulement des points stratégiques pour maintenir le rapport de force avec l’État (les administrations, le centre spatial) ? Les entreprises et les artisans commencent en effet à ressentir les conséquences du blocage (manque de marchandises, transport impossible), et beaucoup ont recours au chômage partiel. Le 11 avril, après quinze jours de barrages, les premières oppositions se formalisent (pétition et manifestation), notamment à l’initiative de petits patrons, et la Fédé­ration du BTP demande au préfet de faire respecter la liberté de circulation.
Le 19 avril, alors que l’accord final est en cours de rédaction, une partie de ceux qui ont aidé à la mobilisation comprennent qu’en fin de compte ils ne vont pas gagner grand-chose : les Toukans et des grévistes du CMCK et d’EDF tentent de bloquer l’accès à la zone industrielle de Kourou (semble-t-il épargnée jusque-là). Mais il est trop tard, les transporteurs ont repris le travail, et l’activité économique redémarre.
La question des barrages est aussi, ­évidemment, un souci quotidien pour les Guyanais, qu’ils continuent à travailler ou pas. Leur fonctionnement et leur fermeté varient tout au long du mouvement : on laisse passer les urgences, les gens qui ont des billets d’avion, les cas particuliers, les voitures le dimanche (peut-être est-ce pour la messe)… ou pas, et généralement entre 22 heures et 4 heures du matin. D’où les stratégies d’évitement, les divers
bidouillages, le système D, ou le recours au scooter.
Mais entre grève et barrages c’est la vie quotidienne qui se complique. Le port de Cayenne, où transitent normalement 90 à 95 % des importations et exportations, est à l’arrêt ; les navires sont déroutés, et 1 200 containers à destination de la Guyane s’entassent dans divers ports des pays voisins ou des Antilles (350 autres ­attendent sur le terminal). Le fret aérien est lui aussi interrompu (les vols passagers ne sont, eux, que perturbés, surtout les transatlantiques). Rapidement on assiste à un début de pénurie, notamment de produits frais ou de gaz (l’essence n’est que rationnée). La préfecture procède à des réquisitions de dockers, à deux reprises pour des containers de matériel médical et de médicaments, et une troisième fois pour de l’alimentation pour bétail. Quoi que les habitants pensent du mouvement, le ravitaillement devient pour eux un souci quotidien. Une radio privée proche du mouvement relaie des infos sur les stocks disponibles, l’ouverture ou non des ­marchés, les ventes exceptionnelles de poissons ou de fruits et légumes par des producteurs (sans intermédiaires ou revendeurs), et fait le point sur les barrages qui empêchent de s’y rendre… Et à l’hôpital de Cayenne, c’est un service de chirurgie qui doit fermer en raison du manque d’effectifs.
Quant aux cagoules on aura compris que durant le mouvement elles n’ont pas rimé avec désordre. Au contraire, la police aura pu compter sur le sérieux des 500 Frères, dont l’un des leader déclarera : « Nous avons toujours été pour le calme, nous avons toujours été du côté de l’État, en évitant que la population se soulève contre l’État »… Leurs biceps ont surtout servi à impressionner les commerçants chinois qui avaient oublié de fermer boutique un jour de manif, les automobilistes récalcitrants sur les barrages ou les petits jeunes voulant jeter des pierres sur les flics. On ne signalera qu’un seul « affrontement » entre manifestants et flics, le 7 avril, où deux policiers seront blessés… le lendemain, les chefs des 500 Frères apporteront des fleurs au flic hospitalisé. Les autorités ne signalent donc que très peu « d’incidents » durant la période et même une baisse de la délinquance ordinaire [11].
Le groupe des 500 Frères joue un rôle croissant dans le mouvement, à la fois avant-garde, encadrement, et service d’ordre ; il jouit d’une très grande popularité (certains voient en ses membres les zapatistes guyanais). Son porte-parole, le très beau et charismatique Mikaël Mancée, policier de son état, devient la star du mouvement ; son retrait, à la toute fin, sera vécu comme un drame « national ».

Un mouvement inédit ? Pas tant que cela car il rappelle les mobilisations de 1996 et surtout de 2008. Entre octobre et novembre de cette année, la Guyane a connu un puissant mouvement contre une hausse des prix des carburants qui présente bien des similitudes avec 2017 – initiative des transporteurs, extension aux socio­professionnels, collectif citoyen aux commandes, barrages qui bloquent le territoire (durant une semaine), report du lancement d’Ariane 5… – et quelques nuances, comme le « choix » du leader (rien de moins que la présidente de la CGPME), l’implication des élus, le timide soutien de l’UTG ou les émeutes, qui, certains soirs, ont embrasé les « quartiers » de Cayenne [12].

Questions… peu conclusives

Tout d’abord avoir en tête l’échelle. On a l’image d’un pays entier qui se soulève alors que, sur un très vaste territoire, ce sont deux ou trois villes qui grondent. À 7 000 km de distance on ne saisit alors pas tout ce qui se joue. Cela nous empêche par exemple de comprendre les intrigues et magouilles locales, les jeux de pouvoir, qui nous échappent dans ce conflit où les ego des leaders se bousculent. Ce n’est peut-être pas plus mal.
Les médias français se sont surtout intéressés au mouvement en Guyane lorsque Ségolène Royal a croisé des encagoulés ou lorsque Ariane 5 n’a pu décoller, puis, élection oblige, on s’en est désintéressé. Il en est allé différemment des médias ­d’extrême gauche en métropole : au début on a adoré l’appel syndical à la « grève générale illimitée » et l’érection des barrages (on en rêve tellement sous nos latitudes), certains y décelant même de « l’auto-­organisation » (on a pourtant vu ce qu’il en était)… Et puis rapidement on a ­compris que les gars en cagoules en tête de cortège, c’était pas comme à Paris, et que le dirigeant du Medef appelait lui aussi au blocage… il y a eu comme un léger malaise. Alors, le plus souvent, on a arrêté d’en parler (même ceux qui avaient été très attentifs au mouvement de 2009 en Guadeloupe13). Poussière sous le tapis.
Ce mouvement n’est pourtant pas sans intérêt, mais la référence qui vient à l’esprit, et que sur place on ne manque pas de faire, c’est l’épisode des Bonnets rouges de 2013, qui fut sévèrement jugé par ­l’extrême gauche (pour son aspect interclassiste, régionaliste et populiste). Mais dès lors qu’une lutte éclate dans les DOM-TOM, on se sent obligé d’y voir un ­combat contre « le colonialisme » et, non sans condescendance, on préfère ne pas y porter de regard critique.
Or, l’idéologie indépendantiste « tradition­nelle » est en recul en Guyane, et les militants qui la portaient ­s’appuyaient sur l’existence d’une communauté créole majoritaire, mais devenue minoritaire (en 2010, les rares participants à un réfé­rendum sur une autonomie accrue ont rejeté cette idée). Le mouvement de 2017 a d’ailleurs ­demandé une plus grande ­implication de l’État français dans ce ­territoire (vers une réelle « continuité ­territoriale ») y compris une présence accrue des forces et dispositifs de répression. Si on est donc loin d’une lutte de libération nationale, on y retrouve pourtant un trait caractéristique : contre un État-­métropole et sur une base ­territoriale se dresse un mouvement interclassiste qui englobe toutes les couches de la population, avec à sa tête la bourgeoisie, et comme base et force de manœuvre, les travailleurs et les chômeurs.
Dans un tel agencement, c’est ­évidemment la bourgeoisie qui tire les marrons du feu. Le mouvement s’inscrit dans le bras de fer qui l’opposait à l’État depuis ­décembre 2016 ; elle y remporte davantage qu’elle n’exigeait initialement : plus de trois milliards d’investissements étatiques pour la santé, l’éducation et la sécurité, des aides aux entreprises (et des engagements de l’État sur l’évolution du statut ou la rétro­cession de terres).
Pour utiliser à son profit (et à celui de la classe moyenne) la colère sociale, et pour la concentrer contre l’État-métropole, la ­bourgeoisie a surfé sur l’idée de territoire, ici de « défense de la Guyane ». Si une convergence d’intérêts existe et repose sur des réalités matérielles indéniables, cela ne fait pas disparaître la réalité des ­rapports de classe : tous les habitants bénéficieraient de la construction d’un nouvel ­hôpital ultramoderne, mais cela ne ­réglerait pas les dépassements d’honoraires, les soins de moins en moins ­remboursés, ni les accidents de travail sur les chantiers, ni le niveau des salaires ou des pensions, etc.
L’archipel multiculturel en mutation ­verrait-il se constituer un « peuple ­guyanais » (incluant opportunément les sans-papiers qui bossent sur les chantiers) ? Le flambeau indépendantiste sera-t-il repris dans le futur par une bour­geoisie locale mettant en avant une « nation arc-en-ciel » ? Il lui faudrait pour cela pouvoir s’appuyer sur un réel dévelop­pement économique, à moins de se borner à tirer davantage de bénéfices du centre spatial (la location du site représenterait une rente pour un micro-État, mais ne profi­terait évidemment pas à toute la ­population). Nous n’en sommes vraiment pas là. D’autres, plus raisonnables, imaginent tirer profit du lien avec l’Union européenne, qui fait la spécificité du ­territoire dans la région (notamment en matière de normes contraignantes), et rêvent d’une Guyane devenant porte d’entrée des produits européens vers l’Amérique du Sud. Il faudrait pour cela beaucoup d’investissements.
De ce point de vue, l’État est, lui, placé devant un dilemme de type « colonial »14 : soit limiter les investis­sements dans le ­territoire afin que celui-ci conserve un lien de dépendance avec la métropole – alors il y a risque d’instabilité sociale, mais les velléités d’indépendance resteraient illusoires ; soit investir dans le territoire (et détendre la situation sociale), au risque de lui donner la possibilité ­matérielle d’une indépendance (et donc, à terme, de perdre cet investissement). La première solution a jusqu’ici été privilégiée par la France (c’est aussi la plus avantageuse d’un point de vue comptable) ; avec les accords d’avril on s’engage peut-être vers la deuxième solution.
Les discours sécuritaires ont sans doute joué au début un rôle de liant ­dégueulasse (mais efficace) pour l’unité de « la Guyane » ; c’est ce qui a mis mal à l’aise les militants de gauche de métropole et a ravi les médias d’extrême droite. Éluder cet ­aspect, central au départ, c’est aussi ne pas voir comment il a fini par s’estomper. En fait le mouvement a pris une telle ampleur qu’il est allé bien au-delà du groupe créole (qui était majoritaire au début), agrégeant tous les habitants du territoire y compris des immigrés récents. Dans les cortèges, personne ne leur demandait s’ils avaient ou non leurs papiers. C’est très sensible dès la manifestation du 28 mars où sont brandis des centaines de drapeaux ­guyanais (autrefois celui des indé­pendantistes) mais aussi brésiliens, haïtiens ou ­dominicains. Un phénomène similaire s’était produit en 2008. Oui, en Guyane comme en métropole, la lutte transforme (provisoirement) ceux qui y participent, même les racistes. Les 500 Frères ont même été ­obligés ­d’infléchir leur discours en déclarant « nous sommes tous Guyanais – Brésiliens, Haïtiens, Surinamais, Guyaniens… » ou en précisant qu’ils comptaient dans leurs rangs « des Créoles, des Haïtiens, des ­Dominicains, des Surinamais… » et même « deux Blancs ».
Le déclenchement du mouvement de mars est par certains aspects surprenant. Il ne relève pourtant pas du hasard ou d’une « rencontre fortuite », mais d’une situation sociale particulièrement tendue qui, d’une manière ou d’une autre, avec ou sans ministre, aurait fini par éclater. Quant à la forme assez étrange qu’a prise cette explosion, il est difficile de dire si elle est liée à des particularismes locaux ou à l’émergence de nouvelles formes de lutte (notamment caractérisées par un fort inter­classisme et la centralité du rôle de la classe moyenne)15. Il ne faudrait tout de même pas que désormais, pour être ­victorieuse, une lutte soit dirigée par le patronat ! ? Les luttes contre le patronat et contre l’État, bien que rarement ­victorieuses, ont nettement plus de gueule, non ?

Clément

[1] Pour de nombreux détails sur le mouvement de 2017, nous conseillons de vous reporter à la chronologie que nous avons réalisée en préparant cet article et qui est disponible ici.
[2] Si vous voulez des chiffres cherchez par exemple Guyane, rapport annuel 2015, publié par l’IEDOM.
[3] Jacques Leclerc, « Guyane française » dans L’aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval, avril 2017.
[4] Marianne Payot, « La bombe migratoire », lexpress.fr, 1er décembre 2005.
[5] Frédéric Piantoni, « La question migratoire en Guyane française », Hommes et migrations, n° 1278, 2009, p. 198-216.
[6] UTG : Union des travailleurs guyanais ­réunissant 37 syndicats professionnels. Organi­sation proche de la CGT française, autrefois indépendantiste mais ayant mis de l’eau dans son vin.
[7] Le choix de cette date par les syndicats du groupe Endel est peut-être lié au calendrier du CSG, mais pas à celui de Ségolène Royal.
[8] On voit bien qu’il n’y a pas à attendre que les centrales syndicales lancent un appel à la grève générale ; si elles le font, comme ici l’UTG, c’est bien que le mouvement est déjà en cours et qu’elles tentent d’en avoir le contrôle.
[9] Pour beaucoup de détails, se reporter à la chronologie.
[10] Le collectif des Amérindiens s’est plaint d’avoir été réduit au rôle de figurant au sein du collectif. Il a aussi dénoncé la « récupération d’une revendication ancestrale qui est celle de la restitution de nos terres » au profit des magouilleurs de la CTG.
[11] On ne repère que quelques actions individuelles comme des tentatives d’incendie contre le centre des finances publiques de Cayenne et contre une base de loisirs appartenant à un élu qui a initié la manifestation du 11 avril contre les barrages, et le jet de cocktails Molotov sur le domicile du directeur d’EDF (voir la chrono).
[12] Anne Catherine Ho Yick Cheong, « De la mobilisation collective de décembre 2008 en Guyane française au ­référendum de janvier 2010, une année de crise », Études ­caribéennes, n° 17, décembre 2010. Le mouvement étudiant et lycéen de 1996 avait, lui, entraîné des affrontements, incendies et dégradations en centre-ville, et provoqué une grève ­générale.
[13] Le blocage de la Guadeloupe qui dura quarante-quatre jours en 2009 avait pour revendications la question de la vie chère et celle des salaires, et avait entraîné des violences et des tensions.
[14] Le manque d’investissement (écoles, hôpitaux, routes, casernes, prisons) n’est pas en soi un signe d’exploitation coloniale. Si les colonies d’antan ont profité aux entreprises françaises, elles se sont révélées un gouffre pour le budget de l’État.
[15] Voir notre article « La Chose est devenue sérieuse. Notes et questions sur le mouvement contre la loi Travail », Spasme, n° 12, automne 2016, p. 36-37.

POUR ALLER PLUS LOIN
Articles détaillant certains points mais avec lesquels nous ne sommes pas forcément d’accord :

Stéphanie Guyon, « Nou bon ké sa ! Décryptage de la grève générale en Guyane », 18 avril 2017 (sur terrainsdeluttes.ouvaton.org).

« Que se passe-t-il en Guyane ? » (entretien), 5 avril 2017 (sur paris-luttes.­info).

Adrien Guilleau, « Guyane. Point d’étape sur le plus grand mouvement populaire », 5 avril 2017 (sur alencontre.org).

« Guyane, au cœur de la tempête » (sur 19h17.info)

En bref [Spasme n°13]

Avant que ça recommence…
Pensez à vous désinscrire des listes électorales !

Situation pénible, parfois honteuse, mais pourtant si fréquente : vous avez la malchance d’être inscrit sur les listes électorales de votre commune ! Que faire ? La désinscription n’est pas une possibilité administrative existante, une fois que c’est fait, c’est fait (pas la peine de vous rendre au bureau des inscriptions de votre mairie, on vous prendra pour un extraterrestre ou un radicalisé et vous risquez de finir en HP ou au poste).
Vous pouvez déménager en espérant qu’on ne vous retrouvera pas… ou bien, plus simplement, et c’est notre conseil, renvoyer systématiquement tous les courriers liés aux élections (carte d’électeur, tracts, etc.) en indiquant sur l’enveloppe « NPAI » (n’habite plus à l’adresse indiquée). La mairie finira par vous radier ou vous enverra un courrier recommandé vous demandant de prouver que vous résidez bien à cette adresse (vous n’aurez alors qu’à la renvoyer comme les autres) ; ça peut être long mais ça en vaut la peine.
Note : l’inscription sur les listes électorales a comme autre désavantage le fait de pouvoir être désigné, par tirage au sort, comme juré d’assises (désignation qu’on ne peut théoriquement pas refuser).

 

Austérité heureuse

Françoise Nyssen a été nommée ministre de la Culture du gouvernement d’Édouard Philippe. Proche du mouvement ésotérico-sectaire de l’anthroposophie fondé par Rudolf Steiner, elle était depuis 2015 membre de conseil d’administration de l’université d’Avignon. Étrange coïncidence, un diplôme universitaire basé sur la « pédagogie » Steiner était apparue dans la foulée. Placée sous la responsabilité du président Philippe Ellerkamp lui-même (visiblement friand de ces thèses), la formation semble ne pas avoir été reconduite pour la rentrée 2017.
Mais Françoise Nyssen est aussi et surtout la patronne des éditions Actes Sud, qui publient les livres de Pierre Rabhi, également proche de l’anthroposophie. La collaboration va plus loin puisque Cyril Dion, le co-réalisateur du film Demain, césarisé en 2016, et membre du « cercle de pilotage » du mouvement de Pierre Rabhi, Les Colibris, est aussi directeur de la collection « Domaine du possible » dans cette maison d’édition.On mesure le degré de subversion de cette mouvance prêchant la « sobriété heureuse », la non-violence béni-oui-oui et appelant de manière très moralisatrice « à faire sa part » avec la nomination de l’une de ses cadres dans le gouvernement d’un président qui s’est fait élire en assumant plus que jamais sa défense du capitalisme et qui veut inscrire l’état d’urgence dans le droit commun…

 

Quand le PAP débarque chez les papes

Le 24 mars dernier, une rencontre d’une ambition verdoyante (à couper le souffle des derniers électeurs EELV avignonnais ayant survécu à l’abattage des platanes) s’est tenue dans la fastueuse salle du Conclave du palais des Papes une rencontre des « Paysages de l’après-pétrole » (PAP). Il s’agissait de phosphorer sur une ville sans pétrole… ou plutôt, pour être un peu plus terre à terre, de s’émoustiller sur les nombreuses initiatives mises en œuvre par la mairie pour contenter les bobos du centre-ville en manque de nature : coulée verte du futur TRAM, pistes cyclables, végétalisation participative pour limiter les pics de chaleur, soutien actif aux agriculteurs de la ceinture verte et de la Barthelasse en privilégiant les circuits courts dans les cantines… figuraient parmi les exemples que l’on pouvait lire sur le programme. Telle la fable du colibri qui verse une goutte d’eau sur l’incendie, si chère aux adeptes du mouvement de Pierre Rabhi, la Ville d’Avignon voulait montrer qu’elle aussi « faisait sa part ». Sans vouloir minimiser les nobles ambitions de Cécile Helle et de son équipe et crier au green washing, il convient tout de même de relativiser les effets d’une jardinière de pétunias ajoutée sur le balcon de la mairie pour faire face au réchauffement climatique… car, bien au-delà de l’enceinte papale, les derniers paysans cultivant les terres agricoles de la ceinture verte coincées entre la Durance et la route de Marseille se préparent pourtant à un paysage d’une tout autre nature dessiné et planifié par ces mêmes élus… Grâce à un nouveau tour de table des collectivités impliquées dans la LEO (Liaison Est-Ouest ou projet routier de contournement de la ville par le sud via une 2×2 voies), notre mairesse s’exclamait sur son compte Facebook le 28 septembre dernier : « J’avais fait de la LEO une priorité de mon programme électoral et je me réjouis de cette concrétisation », suite à son annonce du bouclage du budget pour lancer les travaux de la tranche 2 dès 2018… Il semblerait bien que notre papesse drapée de vert coupera donc bientôt les vivres des bobos du centre-ville par des coulées de pétrole sur les derniers légumes cultivés au sud de la ville. Mais peut-être est-ce cela, les paysages de l’après-pétrole de nos schizophrènes politiques… la famine ? !

 

Le chiffre du Moi : 6,25 %

C’est le taux minimum d’ancêtres originaires d’Afrique que le collectif « afroféministe » Mwasi, initiateur du très médiatique festival Nyansapo qui se déroule du 28 au 30 juillet à Paris, estime nécessaire pour qualifier une personne d’« Afro-descendante ». Via la rubrique « FAQ » de son site le collectif renvoie en effet sur une page internet qui dit ceci :
« Qu’est-ce qu’un Afro-descendant ? Une personne née hors d’Afrique, mais ayant des ancêtres nés en Afrique subsaharienne en nombre suffisamment important pour que cela ait une incidence sur l’apparence ou la culture de cette personne.
Pour que les ancêtres nés en Afrique subsaharienne aient une incidence sur l’apparence, (le phénotype) d’une personne, il faut qu’ils représentent plus de 6,25 % du total des ancêtres (1/16e ou 4 générations). En-deçà, l’ascendance n’est évidemment pas décelable. Mais une ascendance subsaharienne infime peut néanmoins avoir une importance culturelle. On pourrait dire, pour simplifier, qu’un Afro-descendant est une personne dont un des grands parents au moins a ou avait un phénotype pouvant évoquer l’Afrique subsaharienne. »
Le collectif ne s’arrête pas là. Plus loin dans la même rubrique on trouve la perle suivante :
« ce n’est pas le fait de parler de race qui est raciste mais le fait de les hiérarchiser entre elles… nuance. »
Décidément, le courant autoproclamé de « l’antiracisme politique » auquel se rattache Mwasi est plein de surprises ! Combattre le racisme en revendiquant de bonnes vieilles appartenances raciales définies sur la filiation et des critères biologiques, il fallait y penser !

 

Clap de début ?

Nous avons déjà fait allusion dans plusieurs de nos articles au phénomène d’« ubérisation » de l’économie, qui permet à des entreprises de rétablir le travail à la tâche en ayant recours à des travailleurs en apparence indépendants mais qui dans la pratique leur sont subordonnés. Ce salariat déguisé et ultra-précaire (le travailleur cumule les désavantages du salariat et de l’autoentrepreneuriat) se développe principalement dans le domaine des services commandables par le biais d’applications sur smartphone. Depuis un an environ, c’est le secteur de la livraison de repas à domicile par des coursiers à vélo qui connaît un boom avec deux principaux concurrents : Deliveroo et Foodora. Port obligatoire d’un vêtement et d’un sac siglé au nom de l’entreprise, baisse progressive du prix des courses, pressions diverses de la part des managers, ruptures arbitraires de contrat, petit à petit des livreurs ont commencé à comprendre ce que signifient les mots « indépendance » et « fléxibilité » dans la langue du capital. À Paris, certains ont donc monté depuis quelques mois le Collectif des livreurs autonomes de Paris afin de se défendre face à leurs employeurs. Affaire à suivre !
(https://www.facebook.com/clap75/)

Chronologie de la révolte en Guyane au printemps 2017

Cette chronologie vient compléter l’article « Révolte en Guyane : La possibilité d’une île ? » du Spasme n°13 (été 2017).

Mercredi 15 février

Première apparition du collectif des « 500 Frères contre la délinquance » à Cayenne. 80 hommes cagoulés partent du quartier d’Eau Lisette (où un habitant a été tué le samedi précédent) en direction de la préfecture. Une délégation (à visage découvert) est reçue.

Vendredi 17 février

Les 500 Frères et le collectif Tròp Violans font visiter au directeur de cabinet du préfet le quartier d’Eau Lisette et les squats de migrants « où l’on sait que les bandits se réfugient ».

Mercredi 22 février

Première manifestation à l’appel des 500 Frères : plusieurs centaines de personnes défilent dans Cayenne. Une délégation est reçue par le président de l’assemblée de Guyane puis par la Chambre de commerce.

Vendredi 3 mars

Les collectifs des 500 Frères, Tròp Violans et les Iguanes de l’Ouest rencontrent le préfet et le commandant de la gendarmerie de Guyane pour parler de la délinquance.

Vendredi 10 mars

Préavis de grève déposé par l’UTG-CGT de l’Éclairage pour le lundi 20 mars.

Jeudi 16 mars

Arrivée de Ségolène Royal.

Vendredi 17 mars

Les 500 Frères et Tròp Violans se joignent au mouvement des socioprofessionnels. Ils sont présents devant la Chambre de Commerce et d’Industrie, mais aussi devant les consulats du Surinam, du Guyana et d’Haïti à Cayenne (pour demander l’extradition des délinquants étrangers).

Le groupe portant cagoule pénètre de force dans la salle de délibérations de la Collectivité territoriale de Guyane, à Cayenne où Mme Royal préside la conférence internationale de la Convention de Carthagène pour la protection du milieu marin de la région des Caraïbes. Ils lui demandent d’agir pour « arrêter la violence ».

La Ministre repart en métropole le soir même, écourtant son séjour de 24 h.

Lundi 20 mars

Dans le cadre d’un appel national des syndicats du groupe Endel (filiale d’Engie), grève des salariés de la société Endel sur le centre spatial ; ils réclament la réouverture des négociations annuelles obligatoires (NAO), la revalorisation des salaires de base de 30 euros et une revalorisation des primes de départ à la retraite.

Le rond-point donnant accès du site est bloqué par le collectif des Toukans et les grévistes d’EDF.

Des agriculteurs bloquent la Direction de l’alimentation de l’agriculture et de la forêt ; ils demandent le paiement immédiat de l’ensemble des mesures du programme de développement rural de Guyane, la suppression du besoin de l’assurance maladie des exploitants agricoles pour l’obtention de la dotation jeune agriculteur, le rétablissement de la cession de créance, et le versement des aides en retard… ).

L’Union guyanaise des transports routiers (UGTR) bloque le port de Dégrad des Cannes. Elle dénonce l’arrivée sur le port de trois camions toupies destinés à travailler sur le chantier d’Ariane-6. Selon Dominique Mangal, président de l’UGTR, un deal avait été conclu avec le centre spatial au moment de l’octroi du marché à Eiffage, le groupe européen de la construction et de la concession. « Le fait d’avoir octroyé la seconde phase du chantier d’Ariane-6 à Eiffage, nous les transporteurs locaux, ça nous a mis au chômage, explique-t-il. On a accepté la concurrence mais on a demandé au centre spatial de ne pas faire venir de camion qui ont la même capacité que les nôtres. » Cet accord ne serait pas respecté.

À Cayenne, les syndicats de la régie de transport de bus, FO et la CFDT, déposent un préavis pour mardi 21 (suite à un incident survenu la semaine précédente entre des salariés et le directeur de la régie).

Au CMCK, l’UTG a déposé un préavis de grève à partir de dimanche.

Le conseil municipal de Kourou apporte son soutien aux manifestants.

Mardi 21 mars

Annulation du tir d’Ariane 5.

Les 500 Frères arrivent à Kourou pour prêter main-forte au barrage devant le centre spatial. Accompagnés d’élus, ils tentent de pénétrer dans l’enceinte de la base spatiale pour obtenir un entretien avec le directeur mais sont repoussés par les Gardes mobiles qui font usage de gaz lacrymogènes.

Début de la grève des agents de la RTC (Régie Communautaire Transport) (UGT, CFDT-CDTG et FO) de communauté d’agglomération du Centre littoral (CACL) ; aucun bus ne circule.

Le syndicat UTG de la Caf dépose un cahier de revendications et un préavis de grève pour le lundi 27.

Mercredi 22 mars

Conseil d’administration extraordinaire de l’UTG (Union des travailleurs guyanais) : un soutien au mouvement est décidé, ainsi qu’une « journée de mobilisation » le vendredi 24 mars.

L’UTG de l’enseignement décide de la grève à compter du lundi 27 mars.

Dans la soirée, un accord satisfaisant les revendications des grévistes a été trouvé entre les syndicats et la direction d’Endel-Engie (mais par solidarité avec le mouvement et notamment les grévistes d’EDF, le travail ne reprendra pas).

Dans la nuit, la coordination de Kourou rejointe par les 500 Frères et les socioprofessionnels décident de bloquer le pays.

Jeudi 23 mars

Une quinzaine de barrages routiers sont dressés (notamment devant la préfecture et sur la route menant à l’aéroport). Sur injonction des 500 Frères, tous les commerces de Cayenne ainsi que la mairie ont fermé leurs portes.

Le rectorat annonce la fermeture des établissements scolaires « jusqu’à nouvel ordre », les « bonnes conditions d’accueil des élèves et des personnels n’étant pas assurées ». Le Rectorat et l’Université seront aussi fermés.

À Saint-Laurent-du-Maroni, un barrage sauvage est mis en place par « des jeunes » ; la situation y est tendue et l’on parle de racket des automobilistes. Le maire et des militants des Iguanes de l’Ouest interviennent pour le faire lever.

Une dizaine de barrages « sauvages » ou « spontanés » sont constitué dans certains quartiers de Cayenne et de Kourou ; des affrontements ont lieu entre gardes mobiles et jeunes qui jettent des pierres et incendient des poubelles et des pneus ; dans la nuit des automobilistes sont attaqués et dépouillés.

Premières annulations de vols longs courriers entre Paris et la Guyane.

Première réunion du collectif Pou Lagwiyann dékolé rassemblant 19 collectifs, centrales syndicales et organisations professionnelles (le 28 mars le nombre sera porté à 39).

Vendredi 24 mars

Les agriculteurs aspergent de lisier de porc la préfecture.

Manifestation de l’ensemble des élus guyanais derrière le drapeau guyanais du centre-ville de Kourou jusqu’au barrage du Centre spatial.

Les rayons des centres commerciaux se vident et stations services sont « prises d’assaut ».

Le préfet dénonce l’existence la dizaine de barrages « sauvages » de la veille, source de « rackets ». Il ordonne aux forces de l’ordre de les « éradiquer » s’ils sont à nouveau érigés ; « seuls les barrages dressés par les collectifs seront maintenus ».

Samedi 25 mars

Le Conseil national de l’UTG réunissant 37 syndicats votent à la quasi-unanimité la « grève générale illimitée » pour lundi.

Les travailleurs du GPAR (groupement pétrolier) de l’aéroport entrent en grève. Ils demandent le rétablissement du dialogue social, l’établissement d’un pôle technique et la formation d’un technicien pour assurer la maintenance du dépôt ainsi que le renforcement de l’effectif avec l’embauche de deux agents travaillant actuellement en interim.

Arrivée d’un délégation interministérielle composée de hauts fonctionnaires ; le collectif Pou Lagwiyann dékolé refuse de la rencontrer.

Dimanche 26 mars

Une levée transitoire des barrages est décidée pour permettre aux Guyanais de se ravitailler.

L’UGTR décide de débloquer deux citernes de kérosène afin de permettre le transport sanitaire par avion entre l’hôpital et l’aéroport.

Lundi 27 mars

Réouverture de la quasi-totalité des stations-service (elles ont pu être ravitaillées hier car les collectif ont laissé passer les camions citerne).

Début de la «  grève générale illimitée ».

Manifestation de lycéens à Saint-Laurent du Maroni.

À la chapelle de Soula, une messe est organisée en l’honneur des 500 Frères.

Mardi 28 mars

Manifestation d’une ampleur historique en Guyane (8 000 à 20 000 personnes à Cayenne, 3 500 et 5 000 à Saint-Laurent-du-Maroni).

Journée « ville morte » à A Cayenne, le collectif des 500 Frères a incité « fermement » les commerçants, la mairie et les banques à fermer leurs portes.

Le Premier ministre Bernard Cazeneuve annonce l’envoi des ministres des Outre-mer et de l’Intérieur en Guyane.

Mercredi 29 mars

Le ministres des Outre-mer Ericka Bareigts et le ministre de l’Intérieur Mathias Fekl arrivent en Guyane.

Jeudi 30 mars

Début des négociations à la préfecture entre les ministres et le collectif Pou Lagwiyann dékolé ; l’ambiance est lourde et la foule massée devant le bâtiment. La ministre des Outre-mer adresse depuis le balcon ses « excuses » au « peuple guyanais ».

Vendredi 31 mars

À l’issue d’une rencontre entre Pou Lagwiyann dékolé et les élus, il a été décidé que les élus ne signeraient aucun document avec l’État tant que le collectif ne l’a pas signé. Le collectif annonce que tout accord avec le gouvernement devra obtenir une approbation populaire avant signature.

La gendarmerie et Parquet constatent une nette baisse des braquages et vols avec violence depuis une dizaine de jours.

Samedi 1er avril

Une manifestation d’agriculteurs se dirigeant vers la préfecture est bloquée par la police. Les 500 Frères interviennent et se portent « garants » qu’il n’y aura « pas de débordements » ; la manifestation peut s’approcher de la préfecture.

Les ministres annoncent un plan d’urgence de 1,085 milliard d’euros d’engagements de l’État et des accords sectoriels.

Des négociations par ateliers thématiques entre le collectif Pou Lagwiyann dékolé et la délégation ministérielle débutent.

Un militant du syndicat UTG-énergie appelle à des discussions sur un nouveau statut pour la Guyane.

Le centre spatial demande à Eiffage qu’il renvoie les camions-toupies (bloqués depuis le 20 mars) dans l’Hexagone.

Dimanche 2 avril

Le collectif Pou Lagwiyann dékolé refuse la proposition d’un milliard d’euros du gouvernement français et exige 2,5 milliards d’euros supplémentaires.

L’UGTR affirme avoir levé le barrage devant le port dans la soirée mais les dockers sont toujours en grève.

Lundi 3 avril

Journée « ville morte » ; les 500 Frères font fermer toutes les boutiques de Cayenne.

Beaucoup de stations-service sont fermées faute de carburant.

En partenariat avec les Jeunes agriculteurs, plusieurs « marchés solidaires » sont organisés pour aider la population (l’opération sera renouvelée plusieurs fois par semaine et dans différentes communes jusqu’à la fin du mouvement).

Mardi 4 avril

Journée « ville morte ». Manifestation de 7 000 à 10 000 personnes encadrée par les 500 Frères en direction du centre spatial de Kourou. Une délégation est reçue mais elle refuse de repartir et occupe symboliquement les lieux. Tous les barrages sont ouverts pour permettre à la population de se rendre à la manifestation de Kourou.

Mercredi 5 avril

Le conseil des ministres valide le plan d’urgence, les manifestants quittent le centre spatial.

Jeudi 6 avril

Grève des pompiers de l’aéroport empêche tout transport aérien ; la grève cesse après un accord.

Dans le centre de Cayenne, la plupart des magasins rouvrent leurs portes

Les agriculteurs lèvent leur blocage de la Direction de l’alimentation, de l’agriculture et des forêts après avoir obtenu satisfaction de leurs revendication le week-end dernier.

Le Medef Guyane dit ne pas se désolidariser du mouvement mais invite les entreprises « à reprendre immédiatement le travail ». Il ne demande pas la levée des barrages mais un aménagement pour permettre aux salariés de travailler. Mais n’adhère plus « à la nouvelle orientation que prend le mouvement, qui brouille le sens initial de l’action » (allusion au sit-in au centre spatial, dans la nuit de mardi à mercredi). Il évoque « une nouvelle phase de dialogue afin de définir un vrai plan de développement pour la décennie à venir » et il se dit prêt à « engager cette phase de discussion avec le gouvernement ».

Stéphane Lambert, patron du MEDEF Guyane a parlé au nom du pôle Économie du collectif Pou Lagwiyann dékolé. Évoquant des « avancées significatives » sur certains points tels que les cotisations sociales étalées ainsi que le RSI et un prêt d’honneur de 25 000 euros, il a déploré l’absence de réponses sur d’autres points pourtant signés dimanche avec la délégation ministérielle comme le pacte fiscal et social, concluant que ce qui est acté (4 à 5 millions d’euros) c’est « peanuts » alors que le reste (200 millions/an) est renvoyé à plus tard : « on a beaucoup d’espoirs mais peu de choses ».

Plusieurs voix s’élèvent parmi les élus pour appeler à la fin des barrages (notamment le maire de Cayenne).

Vendredi 7 avril

Réunion de la fédération des TPE à la CCI à destination des chefs d’entreprise impactés par le mouvement ; plus de 400 personnes présentes. Alors que certains ont mis leurs salariés en congés (avec leur accord), la CCI conseille de recourir au chômage partiel (plus de 450 dossiers de demande sont traités en quatre jours).

Manifestation devant la préfecture où le collectif Pou Lagwiyann dékolé a demandé audience. Devant le refus du préfet, les orateurs dénoncent la situation et placent la suite des événements sous la protection divine. Agenouillés, tous entonnement un chant religieux… Un petit groupe (principalement des membres des 500 Frères) tente de forcer la porte de la préfecture, bousculade, quelques jets de pierres et de grenades lacrymogène : deux commissaires sont blessés.

L’État s’engage à un gel des cotisations patronales jusqu’au mois de septembre.

Samedi 8 avril

Les barrages sont ouverts ce week-end.

Les chefs des 500 Frères apportent des fleurs au policier blessé qui est à l’hôpital.

Lundi 10 avril

Des barrages supplémentaires sont érigés ; ils sont désormais fermés la nuit (jusqu’ici ils étaient ouvert de 22 h à 4 h). L’idée envisagée durant le week-end de fermer totalament les barrages (y compris aux piétons, vélos et scooters !) a été abandonnée.

Hollande appelle à lever les barrages et se dit prêt à recevoir les parlementaires guyanais ; ces derniers refusent.

Mardi 11 avril

100 à 200 de personnes manifestent à Kourou contre les blocages ; à la gendarmerie ils déposent une main courante pour entrave à la circulation.

Mercredi 12 avril

Au port, un porte-conteneur accoste ; c’est le premier depuis début du mouvement. Quarante dockers sont réquisitionnés par le préfet pour débarquer dix containers de matériel médical et pharmaceutique.

À Cayenne, manif d’une centaine de personnes contre les barrages.

Jeudi 13 avril

Assemblée générale du collectif Pou Lagwiyann dékolé. Le pôle Économie (patronat) demande « la levée les barrages routiers ».

Incertitudes sur plusieurs barrages que les transporteurs routiers ont quitté. Version officielle : « des nouveaux camions ont été amenés, le barrage a été réorganisé pour que les transporteurs qui avaient fourni leurs camions pour le barrage jusque là puissent de nouveau un peu travailler et soient remplacés par d’autres ».

Tout les barrages seront ouverts jusqu’à nouvel ordre (mais pas levés) sauf celui du centre spatial.

Mikael Mancée porte-parole du collectif explique que l’« on peut circuler, en cette période culturelle forte pour la Guyane » (le week-end pascal est un moment très suivi par la population guyanaise).

Le collectif Pou Lagwiyann dékolé refuse d’envoyer une délégation à Paris.

Manifestation de 300 lycéens et étudiants qui se termine par un concert devant le rectorat.

Début des vacances scolaires de Pâques (jusqu’au 2 mai)

L’hôpital de Cayenne annonce la fermeture d’un service de chirurgie en raison du manque d’effectifs lié au mouvement social.

Vendredi 14 avril

L’agence régionale de santé de Guyane (ARS) demande aux hôpitaux et cliniques du territoire de déclencher leur « plan blanc » en raison de la « situation de tension préoccupante » qu’ils connaissent (il s’agit de protocoles prévus à l’avance par les autorités de santé pour faire face à ces situations exceptionnelles ; ils prévoient la coordination entre les services d’urgence, un renforcement des moyens de communication et de coordination, mais aussi la réquisition des personnels médicaux et hospitaliers).

Tensions au sein du collectif, les transporteurs sont à deux doigts de retirer leurs camions des barrages de Cayenne.

Dans la nuit, tentative d’incendie du centre des finances publiques de Cayenne.

Samedi 15 avril

L’activité au port du Dégrad-des-Cannes reprend lentement durant le week-end. Un navire est arrivé au port et a pu décharger ses 80 conteneurs grâce au personnel du port qui avait passé les barrages.

Tensions au sein du collectif Pou La Gwiyann Dékolé entre le porte-parole Mikaël Mancé et le « coordinateur des barrages » Bertrand Moukin (également dirigeant de l’UGTR).

Dimanche 16 avril

Le « Comité de Pilotage » du collectif travaille sur un « projet d’Accord de Guyane à l’adresse du Président de la République »,

Lundi 17 avril (jour férié)

Après un week-end de réunion le collectif Pou La Gwiyann Dékolé annonce une réorganisation : c’est désormais un groupe stratégique qui dirige le collectif. Il est composé d’un référent pour chaque pôle) :

Porte parole : Mickaël Mancé, policier en disponibilité, porte parole du collectif des 500 Frères

Référents pôle sécurité : Olivier Goudet de l’asociation Tròp Violans et José Achille, fondateur du collectif des 500 Frères.

Référente pôle justice : Magali Robot-Cassildé, avocate et bâtonnier du barreau de la Guyane.

Référent pôle santé : Guy Frédéric, président du collectitf Santé et respect des droits pour tous.

Référent pôle éducation : Georges Pindard, professeur en sciences des vies et de la terre.

Référent pôle énergie : Davy Rimane, technicien d’exploitation hydraulique EDF, responsable de la section UTG éclairage.

Référent pôle économie : Gauthier Horth, membre de la Fédération des opérateurs miniers de la Guyane, conseiller territorial d’opposition.

Référente questions des peuples autochtones : Milka Sommer, coordonnatrice de l’Organisation des nations autochtone de Guyane.

Référente pôle foncier : Muriel Marbois, membre du Groupement des association foncières de Guyane.

Référente pôle culture : Hermina Duro, comédienne.

Référente pôle social : France-Aimée Suki, éducatrice spécialisée.

Six experts travaillent à leurs côtés :

Expert ouest guyanais : Manuel Jean-Baptiste, sapeur pompier et représentant du collectif des Iguanes de l’ouest.

Expert économie : Julien Ducas, éleveur et secrétaire général de la FDSEA Guyane.

Expert logistique : Dominique Mangal, président de l’UGTR.

Expert communes de l’intérieur : Anoussa Abienso, agent de développement durable au Parc amazonien de Guyane et porte parole du collectif Lawa.

Expert syndical : Jean-Marc Chemin, secrétaire général de l’UTG.

Expert juridique : Djemetree Guard, membre du collectif Citoyennes, citoyens.

Fermeture des barrages dans la soirée.

Mardi 18 avril

Les barrages sont remis en place, mais ils sont le plus souvent constitués de palettes et pneus car une bonne partie des transporteurs ne sont plus mobilisés et ont quitté les barrages avec leurs camions. Les affrontements verbaux sont de plus en plus nombreux entre bloqueurs et usagers. Des membres des 500 Frères sont désormais présents sur chaque barrage.

À Cayenne, réouverture de tous les services municipaux administratifs et techniques.

Communiqué du pôle économie contre le nouveau « projet d’Accord de Guyane » du collectif Pou Lagwiyann dékolé (peut-être parce que s’y trouve demandé l’évolution statutaire du territoire ?).

Mickael Mancée, le très populaire porte-parole du mouvement se retire des différents collectifs car il est en désaccord avec la stratégie des barrages.

Incendie volontaire du transformateur électrique qui alimente la base de loisir gérée par Denis Burlot (élu à la Mairie de Kourou et à la CTG, il avait initié la manifestation du 11 avril contre les barrages).

Mercredi 19 avril

À Kourou quatre barrages ont été réinstallés pour bloquer les entrées et les sorties de la ville. Le collectif des Toukans, les grévistes du CMCK et d’EDF érigent un nouveau barrage qui bloque l’accès à la zone industrielle (tension avec des automobilistes et des chefs d’entreprise).

Le Pôle économie se met « en retrait » du collectif Pou Lagwiyann dékolé.

Dans un communiqué, le collectif des Autochtones de Guyane critique le collectif Pou la Gwiyann Dekolé et le projet d’accord en négociation / il se retire du collectif et négociera désormais directement avec l’État.

Le ministre des Outre-mer expose le nouveau protocole d’accord proposé par le gouvernement au Collectif Pou Lagwiyann dékolé : il acte le « Plan d’urgence pour la Guyane » d’1 milliard d’euros et prévoit « la validation des 15 accords thématiques » signés dans la nuit du 1er au 2 avril. De plus, l’État s’engage à ce que les mesures supplémentaires de 2 milliards d’euros demandées par les élus et le Collectif « fassent l’objet d’un examen prioritaire ».

Séances de soutien scolaire pour les élèves au barrage du rectorat.

Jeudi 20 avril

Journée « ville morte » (en théorie).

Vendredi 21 avril

Un accord est signé par par le collectif Pou Lagwiyann dékolé, les parlementaires guyanais, les présidents de la collectivité territoriale de Guyane et de l’association des maires et par le préfet (représentant le Gouvernement). Il met fin au mouvement social.

Les barrages sont progressivement levés à partir de 12 h.

Réouverture du port de commerce de Rémire-Montjoly, près de Cayenne.

Samedi 22 avril

La circulation des bus reprend normalement

Reprise d’une activité normale au centre spatial.

Dimanche 23 avril

Jets de quatre cocktails Molotov contre le domicile du directeur d’EDF Guyane.

Perturbations à l’aéroport de Cayenne (avions détournés) car, en raison des blocages, il n’y a pas assez de personnel de lutte anti-incendie pour assurer la sécurité.

Lundi 24 avril

À EDF il y a toujours entre 15 et 30 % de grévistes qui désormais occupent trois sites au lieu d’un ; ils demandent que soit pourvu 84 postes vacants ainsi que le paiement des jours de grève. Les grévistes bloquent l’hôtel Royal Amazonia à Cayenne où s’est réfugiée la direction depuis le début du mouvement

Reprise du ramassage des déchets.

Conférence de presse des 500 Frères [la branche dure] : « Lorsque nous avons eu à manifester dans la ville, à aucun moment les 500 Frères n’ont eu de pratique de la violence. Nous avons toujours été pour le calme, nous avons toujours été du côté de l’État, en évitant que la population se soulève contre l’État ».

Mardi 25 avril

Au centre hospitalier Andrée Rosemon de Cayenne (CHAR) une partie du personnel est toujours en grève à l’appel de l’UTG santé (80 mobilisés sur 2 000 personnels) ; ils réclament des effectifs et du matériel supplémentaires, ainsi que de meilleures conditions de travail.

Les travailleurs du GPAR (groupement pétrolier) de l’aéroport poursuivent la grève. Des appareils de la compagnie AIR GUYANE EXPRESS n’ont pas pu être ravitaillés en carburant.

Mercredi 26 avril

Conférence de presse confirmant la scission au sein du collectif des 500 Frères. Naissance de l’association des Grands Frères dirigée par José Achille, Serge Mortin (le gérant d’une boîte de sécurité) et Mikael Mancée tout trois récemment exclus des 500 Frères. Ils souhaitent mettre en plce un système de grands frères dans les quartiers de Cayenne pour faire du travail social et limiter la délinquance. L’association qui revendique 90 % des 500 Frères (une soixantaine sont présents) s’oppose à la minorité des 500 Frères (dont le président Stéphane Palmot ) qui, suite aux affrontements devant la préfecture, voulait durcir le mouvement et augmenter le nombre des barrages. Elle dénonce le fonctionnement de moins en moins démocratique au sein du collectif des 500 Frères qui, d’ailleurs, devaient se dissoudre après le mouvement.

Jeudi 27 avril

Le GPAR reprend le service minimum afin de ne pas pénaliser les élèves qui doivent reprendre les cours mardi 2 mai (les avions assurant les vols intérieurs peuvent être ravitaillés).

Des grévistes d’EDF prennent le contrôle des deux sites qui pilotent l’alimentation électrique du territoire et provoquent des coupures de courant.

Vendredi 28 avril

Les syndicats UTG et CDTG-CFDT de Degrad-des-Cannes menacent de bloquer le port à partir de mardi.

Les agents hospitaliers manifestent jusque devant la Préfecture.

EDF Guyane saisi la justice en référé pour que les grévistes quittent les sites occupés ; le juge des référés ordonne la levée des blocages avec une astreinte pour l’UTG de 10 000 euros par jour et par site occupé.

Samedi 29 avril

Coupures de courant organisées par l’UTG.

Mardi 2 mai

Des coupures de courant organisées par l’UTG privent de courant 40 % des habitants.

Mercredi 3 mai

Le port de Cayenne est paralysé par une grève des dockers de l’UTG en soutien à leurs camarades d’EDF.

Jeudi 4 mai

Tir d’une fusée Ariane 5.

Lundi 8 mai

Après trois jours de négociation, signature d’un protocole d’accord entre EDF et l’UTG-Éclairage mettant fin à sept semaines de grève. La direction n’a pas accordé les 84 postes réclamés mais s’engage à embaucher (sans préciser plus), et accorde le paiement de cinq jours de grève.

Festival d’Aurillac 2016 : la petite Emeute du vendredi, le seul spectacle valant la peine !

Pour l’édition « 30 bis », les organisateurs du Festival de théâtre de rue d’Aurillac ainsi que les compagnies participantes se sont pliés complaisamment aux mesures de sécurité imposées par la Préfecture du Cantal dans le cadre de l’état d’urgence. Une démarche accueillie dans la plus grande passivité par le public à l’exception de quelques centaines de festivaliers.

Le Festival d’Aurillac avait un drôle de goût cette année. Nous étions habitués aux patrouilles de flics dans les rues, mais cette fois-ci nous sommes passés au stade supérieur. Au prétexte d’assurer la sécurité face à la menace terroriste, le centre-ville entier avait été grillagé ne laissant que quelques entrées aux allures de check point. Pour accéder à la zone, chacun devait laisser fouiller son sac par les sales pattes des vigiles, parfois sous l’œil de flics goguenards ou de soldats en armes. Outre le fait que le plan Vigipirate en place depuis 25 ans est surtout une affaire de communication, il était évident qu’encore une fois il servait à des fins moins avouables. Cela s’observait par exemple dans la légende du plan de la ville contenu dans le programme officiel. Celle-ci indiquait que les « bouteilles en verre, alcools, bagages et gros sacs [étaient] interdits ». Comprenez en creux « pas de pauvres ni de punks à chiens en centre-ville » car bien sûr bouteilles en verre et alcools étaient en vente à l’intérieur… un peu plus cher !
Face à cette manœuvre grossière (et moyennement efficace) pour éloigner la frange du public la plus désargentée et parfois un peu turbulente, il faut noter le silence assourdissant des compagnies. Ces dernières ont joué leur spectacle comme si de rien n’était. On pourra nous rétorquer que ça n’est pas les zonards qui vont les programmer à la MJC de Clermont-Ferrand et les aider avoir leur statut d’intermittent. Certes, simplement nous mesurons la distance qu’il y a entre les paroles et les actes de ces artistes, de gauche évidemment, qui surfent allègrement sur l’image subversive et un peu gavroche du théâtre de rue. Au final, nos théâtreux ne font que tolérer ces pauvres qui rendent le décor aurillacois si authentique, mais s’il le faut vraiment, ils peuvent s’en passer.

La seule petite éclaircie de ces quatre jours aura donc été la manifestation du vendredi 19 août contre l’état d’urgence et les fouilles à l’entrée du site du festival. Toute la journée le mot avait tourné : rendez-vous à 18 heures place des Carmes. Arrivés sur place, force était de constater que l’appel n’avait pas réuni des foules. Seulement 300 à 400 personnes étaient présentes, pour un festival qui revendique le passage d’environ 100 000 personnes en quatre jours. Néanmoins l’ambiance est rapidement montée et les barrières de sécurité ont vite été renversées par les manifestants, provoquant la fuite des vigiles et l’arrivée d’un cordon de gendarmes mobiles en tenues anti-émeutes. Un slogan repris par les manifestants résumait l’idée du rassemblement : « Fouilles, contrôles et surveillances, l’art de rue perd tout son sens ». Si cela rimait bien, nous émettrons des réserves sur l’intérêt de chercher un sens à l’art, qu’il soit « de rue » ou non. Passons. Les grilles ont ensuite été montées en barricade à l’entrée de la rue Jules Ferry dans laquelle étaient retranchés les pandores. Quelques poubelles enflammées sont venues agrémenter joyeusement le tout. La réponse des gendarmes ne s’est pas fait attendre, ils ont tiré des grenades lacrymogènes dans la foule. S’en sont suivies deux à trois heures d’échauffourées avec une utilisation massive de gaz et plusieurs tirs de flashball qui n’ont apparemment pas fait de blessés graves, heureusement. Trois interpellations semblent tout de même à déplorer, ce qui n’est pas étonnant vu que très peu de personnes étaient masquées et prenaient parfois des risques franchement inconsidérés.
Il est aussi dommage que la manifestation n’ait pas su s’engager dans le centre-ville, ce qui aurait permis de perturber la léthargie générale qui y régnait (200 mètres plus loin personne ne savait ce qui se déroulait) et aurait peut-être un peu fait grossir le cortège. Par ailleurs, si nous avons constaté avec plaisir qu’il n’y avait plus l’ombre d’un vigile aux entrées du site dans la soirée du vendredi, le samedi tout était sinistrement rentré dans l’ordre.

Ce petit événement nous a tout de même fait chaud au cœur et a permis de voir qu’il existe encore quelques personnes qui ne cèdent pas face au terrorisme d’État. Sans conteste cette manifestation aura été le meilleur spectacle de rue du festival. L’air saturé de lacrymo est sans hésitation bien plus respirable que celui qui pue l’hypocrisie des honnêtes citoyens. À ceux-ci, allez donc crever !

M.

Georges Courtois, revolver au poing et bagou d’enfer

Le 27 février dernier, Georges Courtois était de passage à Avignon pour participer à une rencontre organisée par le Collectif anti-carcéral du Vaucluse. C’est que le bonhomme en connaît un bout sur le sujet : il a passé plus de 30 ans en cabane. Né en 1947 dans une famille pauvre, il commence tôt à se débrouiller pour améliorer le quotidien. Ses petites rapines le font atterrir en maison de redressement et c’est là que l’escalade commence vraiment. Refusant la formation de plombier que l’administration veut lui imposer, il choisit la carrière de bandit. Plus souvent dedans que dehors, Georges Courtois se découvre alors un talent d’écrivain lorsqu’il adresse depuis sa cellule des lettres d’insultes aux magistrats qui s’occupent de son cas ou de celui de ses amis.
En 1985, il est convoqué à la Cour d’Assises de Nantes avec Patrick Thiolet afin d’être jugé pour un braquage qu’ils ont commis. Les deux acolytes ont alors l’idée folle d’organiser une prise d’otage dans le tribunal afin de dénoncer le fonctionnement de la justice et les conditions de détention dans les prisons. Pour cela ils sont aidés par Karim Khalki. Cet ancien co-detenu et ami de Courtois, libéré quelques jours plus tôt, leur apporte les armes nécessaires. Équipés de grenades et de revolvers ils prennent en otage magistrats et jurés pendant 34 heures sous l’œil des caméras de FR3. Les trois hommes finissent par réclamer les moyens de s’enfuir pour Courtois et Thiolet et une expulsion du territoire vers la destination de son choix pour Khalki. Après avoir obtenu une voiture et s’être rendu à l’aéroport de Nantes sous escorte policière, le trio, dans l’impasse, libère finalement les derniers otages et se rend. Ce coup d’audace vaut 11 ans de prison supplémentaires à Courtois. En 2015, il a publié ses mémoires, Aux marches du palais, un an après la fin d’un autre séjour de 14 ans derrière les barreaux pour un nouveau braquage.
Avec quelques camarades, nous avons profité de sa venue pour lui poser quelques questions autour d’un canon. Un entretien qui se finit en queue de poisson pour cause de timing un peu serré, mais qui nous livre un bon aperçu de ce personnage haut en couleur !

M. : Pour commencer, nous aimerions savoir pourquoi c’est important pour toi de faire des rencontres de ce type, de venir parler un petit peu de ta vie et de la prison ?

Georges Courtois : Bon, déjà c’est quand même un truc qui est relativement pesant… Et puis moi là tu vois, je sature un peu. Je me traîne un peu ça comme un boulet. À Nantes par exemple, je suis intercepté dans la rue, je sais pas, dix fois par jours par des gens. Et le problème c’est que le discours c’est toujours le même. C’est la séquence nostalgie : « J’avais 22 ans [le jour de la prise d’otage], c’est l’année où je me suis mariée ! ». Attends, la femme, elle en a 50 maintenant, c’est sa jeunesse quoi !

M. : Tu fais référence à la fameuse prise d’otage du tribunal de Nantes en 1985 ?

G.C. : Oui. Ça a été très bien reçu par la population. Alors ils viennent me voir dans les restaurants, etc… Ma femme elle voulait plus aller au restaurant à un moment donné tellement ils faisaient chier. Parce que bon ils sont chiants, quand même. C’est sans grand intérêt, quoi ! Mais c’est bien qu’ils passent quand même… Je les reçois bien. S’ils font la démarche de venir me voir c’est sympa, même si c’est pour dire des banalités.

M. : Aujourd’hui tu viens dans le cadre d’une rencontre contre l’enferment carcéral. Le principe même de la prison est très rarement remis en question. On sait qu’il ne ressort rien de bon de ce système, mais pourtant on le maintient, d’après toi comment ça se fait ?

G.C. : Je n’ai pas de solution. Je dis qu’il faudrait effectivement la supprimer, mais bon les sociologues ils sont là pour ça normalement. Personne ne s’en préoccupe. D’ailleurs, on se préoccupe surtout d’en construire d’autres. Et puis le problème qu’il va y avoir pour les prisons c’est qu’avec les partenariats public/privé, Vinci et Bouygues qui sont les rois du béton en profitent. Et ça va être géré également par le privé. Ces entreprises qui fabriquent les prisons, l’État Français leur paye un loyer, pendant 30 ans par exemple…

« …je suis sorti il y a deux ans, pendant un an j’étais dans une drôle de galère ! »

M. : Comme les autoroutes ou les aéroports…

G.C. : Voilà c’est le même système. Ils vont privatiser les prisons donc il y aura des espèces de syndic, comme dans un immeuble. Un appartement vide c’est de l’argent qui est perdu, il faut qu’il soit occupé, ça sera pareil avec les cellules. Il faudra que ça soit toujours plein. Donc ils vont en mettre de plus en plus.
C’est ce qu’ils se préparent à faire. Si tu vas voir un mec, un connard quelconque, un rond-de-cuir du Ministère de la Justice, tu lui demandes : « D’après vous il y aura combien de gens en prison en l’an 2050 ? » Il prend son ordinateur et il te dit : « Il y en aura 110 000. » C’est-à-dire qu’ils ont fait des projections ! Il pourrait te dire : « On va faire un programme politique qui fait qu’il y aura de moins en moins de gens en prison. » Mais non ! Il te dit : « Il y en aura 30 000 à 50 000 de plus » ! Le mec il le sait, et puis ça sera comme ça, hein ! Il faut construire des prisons à tout prix, même si ça sert à rien… Construire des choses qui servent à rien, c’est quand même assez aberrant !
Alors quoi faire à la place? Je sais pas…

M. : C’est compliqué, c’est lié avec le reste aussi…

G.C. : Bah, ouais…. Tu vas pas faire travailler les gens qui sont en prison. Bon, on parle pas des mecs qui vont faire trois ou quatre mois, les touristes tout ça. Mais quand tu fais des 10, 15 ou 20 ans, quand tu sors, ça craint ! Qu’est-ce que tu veux faire ? Moi je sais, je suis sorti il y a deux ans, pendant un an j’étais dans une drôle de galère ! Pas d’appartement, bon j’avais un peu d’oseille qui me restait, ça allait tu vois, mais enfin… J’avais le droit à rien, plus de sécurité sociale, enfin c’était terrible !

M. : Concernant le travail en prison justement, toi, tu as travaillé en prison ?

G.C. : Ça va pas ? Il devient fou ! Alors lui il me pose des questions, complètement… Je sais même pas ce que ça veut dire le mot travail, moi. Tu sais qu’il y a aucun patron qui peut se vanter de m’avoir fait une fiche de paye dans sa vie !

M. : Dans ton bouquin tu dis quand même à un moment que tu as essayé de finir ta formation de plombier, mais que tu as eu de nouveaux ennuis pour une histoire de carte grise…

G.C. : Ouais, quand ma fille est née. Bon j’ai eu une petite fille, la dernière, la deuxième. J’ai dit faut arrêter un peu de déconner. Ils m’ont attrapé, j’avais pas changé une carte grise, ils m’ont mis trois mois en prison. Formation ou pas formation, allez hop au placard ! J’ai dit allez ça va, c’est bon ! J’ai fait deux mois et demi, je suis reparti et j’ai repris mes activités criminelles.
Quand tu mets un mec en prison, on peut partir du principe que c’est dans un but de le faire réfléchir. Moi, quand ils m’ont mis en prison cette fois-là, j’avais déjà fait plus de vingt ans et ils m’ont mis trois mois ! Ils se sont moqués de moi ! Ça n’a aucune utilité de mettre trois mois à un mec comme moi qui a passé des années dans les centrales !

M. : Juste de quoi te faire foirer ta formation en fait…

G.C. : Oui voilà, c’était baisé. Trois mois de prison, qu’est-ce que j’en ai à foutre ! Je rentre là-dedans, je pose mon sac par terre et j’attends qu’on vienne me chercher ! Trois mois, t’as pas le temps de te retourner, t’es déjà dehors, quoi.

A. : Il y a des expériences, c’est en Scandinavie ou en Hollande, il y a des prisons ouvertes où les gars ils travaillent la terre, il y a des champs…

G.C. : Il y en a en France, en Corse à Casabianda, à Mauzac… Mais alors le problème c’est que les mecs ils ont pas trop envie de travailler quand ils sortent de quinze ans de prison. Moi je te le dis franchement, ils se précipitent pas sur les outils ! Et puis là actuellement, socialement parlant, ça craint un peu le boulot…  Il n’y en a pas pour les gens normaux, alors pour ceux-là, c’est même pas la peine.
Et puis les mecs qui travaillent dans les prisons, moi j’ai jamais travaillé en prison, je te le dis tout de suite, ils sont payés au lance-pierre. Ils sont rackettés ! Ils te prennent 10 % par là, 12 % par là. En fait tu payes ton loyer quoi ! Alors moi, je travaillais pas, mais ils ont reçu une mise en demeure à la prison de l’Île de Ré pour mettre un écrivain public à disposition des détenus. Parce qu’ils amènent là-bas tous les mecs des îles : Guadeloupe, Martinique, Guyane, Brésil. Tous ceux qui se font arrêter par la France là-bas, dans les Caraïbes, les îles anglaises, Sainte-Lucie et compagnie. Les mecs ils parlent plus ou moins bien le français et ils se retrouvent à 6000 kilomètres de chez eux. Donc l’administration m’a demandé : « Est-ce que ça vous dit de faire l’écrivain public ? » J’ai dit oui. Ils m’ont dit : « Bon, on vous paiera l’encre, le papier, un ordinateur », j’avais un ordinateur, « et on vous donnera 300 € par mois. C’est libre accès, c’est-à-dire vous n’avez pas d’horaires, c’est à la demande ». Des fois j’étais un mois sans faire une seule lettre.

B. : C’est balaise quand même. À l’Île de Ré maintenant ils amènent les condamnés, alors que c’était le départ pour le bagne !

A. : C’est le même bâtiment avec les descendants des mecs ! Parce que c’est très clairement les descendants des mecs.

G.C. : Avant il n’y avait qu’un bâtiment à l’Île de Ré, maintenant il y en a deux. Ils en ont fait un il y a une trentaine d’années qui est à peu près correct, mais le bâtiment d’où les mecs partaient pour la Guyane, il est au patrimoine de l’UNESCO et aux monuments de France, classé historique. Les mecs, ils reçoivent de l’eau quand il pleut ! Donc un jour l’administration a fait venir un architecte des Bâtiments de France. Mais il peut pas boucher les fuites, il peut pas y toucher. Les fenêtres elles sont toutes vermoulues, il peut pas les changer. Le lendemain, devine ce qu’ils ont fait. Je te jure, t’y crois pas ! Ils ont amené des seaux de moutarde et de mayonnaise industrielle. Des grand seaux de 5 ou 10 kilos et ils ont envoyé un mec qui fait l’entretien, un taulard quoi, mettre les seaux au plafond ! Les mecs ils ont des seaux au plafond ! L’eau elle tombe dans les seaux et ils viennent les vider. Le mec quand il dort, l’eau elle tombe en faisant : « Pof ! Pof ! »
À Fresnes aussi ils ont fait un truc comme ça, avec toutes les photos des mecs qui partaient pour le bagne. Comme dans Papillon [1] ! Les matons, le directeur, ils sont très contents d’avoir ça.

« …le bâtiment d’où les mecs partaient pour la Guyane, il est au patrimoine de l’UNESCO et aux monuments de France, classé historique. Les mecs, ils reçoivent de l’eau quand il pleut ! »

Moi quand je suis intervenu au Palais de Justice de Nantes, j’ai ouvert le feu sur la police dans la salle des pas perdus. Il y avait des gros piliers et il y a des balles qui ont ricoché. Paf ! Dans les piliers ! Le plâtre qui tombe, la balle qui se met dedans… Eh ben un jour je vais au Palais de Justice et je vois un mec avec une échelle, il gratte un pilier. « Bonjour monsieur », il me dit, « je travaille pour vous là ! – Ah bon ? – Oui, parce que vous comprenez, les impacts de balles, ils commencent à s’affaisser avec l’humidité, alors là on est obligé de les consolider. – Mais comment ça ? – Ah ! », il m’a dit, « parce qu’ils sont conservés, hein, à titre historique. – Oh ! », ben j’ai dit, « C’est formidable ! »
Non mais tu te rends compte ces gens-là, quand même, ils ont pensé à conserver les impacts de balles !

M. : Ils ont plus de soucis pour les bâtiments que pour les gens…

G.C. : Ah oui ! C’est une catastrophe !

M. : Par rapport aux conditions de vie en prison justement, dans le bouquin tu parles un peu de Badinter [2] en te moquant de ses mesures en tant que Garde des Sceaux, par rapport à la télé dans les cellules par exemple…

G.C. : Ah ben la télé elle a une histoire particulière. Tu sais que moi j’ai jamais pris la télévision en prison. Pendant 25 ans, ils m’ont jamais vu avec la télévision.
Qu’est-ce qu’ils ont fait? Ils ont mis la télé pendant un an chez les femmes. À la centrale des femmes de Rennes. Et là, les psychologues ils se sont mis au boulot. Insomnies en baisse, tentatives de suicide en diminution, enfin tout allait bien, quoi ! Forcément qu’elles dormaient bien, elles regardaient la mire à 3 heures du matin ! Donc ils ont dit que c’était une très bonne chose et ils ont décidé de mettre la télévision dans les prisons. En fait c’est thérapeutique.
La première prison qui a eu la télévision en France, c’est le 20 décembre 1985, juste avant qu’on se fasse serrer, pour que les mecs ils nous voient nous faire attraper ! La semaine d’après ils ont mis la télé partout, mais les Nantais ils l’ont eue en premier, ils ont pu être aux premières loges, c’est rigolo. Badinter c’est quelqu’un de lamentable.

M. : Tu parles aussi des procès et de leur côté très spectaculaire notamment aux Assises. Dans quelle mesure ? Tu évoques notamment le rôle des jurés.

G.C. : Ben les jurés, je les ai accusés d’être coupables d’ignorance. C’est-à-dire qu’ils viennent dans des trucs où ils ne savent même pas ce qu’ils viennent faire. Ils n’ont aucune idée de la justice franchement. Par contre, il y a une des jurées qui est venue me voir pendant 10 ans en prison.

M. : Une jurée de la prise d’otages ?

G.C. : Oui. Elle m’amenait ses enfants. Elle a divorcé et tout le bordel ! Et c’était ma gonzesse pendant 10 ans. Dans les prisons pour les parloirs il y a des appartements aménagés avec chambre, salle de bains, enfin un appartement quoi [3]. Et donc elle venait me voir là, passer deux trois jours. En réalité, on ne se voyait que pour les bons côtés, les bons moments.
J’étais un bon mec, mais moi je suis un gros con. Ma femme, elle me l’a dit. Là je suis toujours aussi con avec elle, elle m’a redit ça tout à l’heure. Elle est contente que je sois toujours aussi con, parce que comme elle est malade, tu sais, je fais attention de pas être compatissant.
Et donc, je me suis révélé un gros con quand je suis sorti du placard. Je voyais ma jurée, on continuait notre petit cinéma, mais elle m’a dit : « Bon écoute, moi non, ça va plus du tout ! » C’était plus les moments privilégiés. Et puis je pense qu’elle avait voulu s’encanailler un peu. Venir dans les prisons, ça la motivait. Mais je suis resté copain avec elle, elle a trouvé un mec et je suis resté pote. Elle est morte il y a deux ans et demi d’un cancer. Et c’est marrant parce que c’est son gendre qui m’a téléphoné à la prison pour me le dire qu’elle était morte. C’est rigolo hein ? Le mari de sa dernière fille. Elle avait quinze ans quand j’ai serré sa mère. Et voilà !

M. : En dehors des jurés, il y a aussi tous les magistrats…

G.C. : Ah non mais alors là… Moi je leur ai dit : « Le carnaval est terminé ! On enlève les habits de clown, c’est fini ! » Leurs robes rouges et tout ça ! Ils ont tout enlevé ! Karim [4] il a dit : « Mettez moi ça sous le bureau que je les vois pas ! Et vous allez vous asseoir par terre ! », il a dit « À côté de la serpillière ! » Oh quelle honte !

M. : Dans ce que tu racontes on voit que les juges ont tendance à distribuer facilement les mois de prison.

G.C. : Ah ben c’est des distributeurs, je te dis moi. Je leur écrivais des lettres d’insultes, mais des lettres d’art quand même. Pas de gros mots, tu sais. Ils voulaient plus que j’aille au tribunal. Le procureur il a dit : « Non ! Non ! Il faut plus l’appeler ce mec-là, c’est bon ! »
À Créteil, ils m’avaient mis dans une cage avec des cartons. Il y avait plein de gens de Fresnes. Et là, un magistrat me dit : « Vous êtes en représentation ? » – « Comment ? » – « Est-ce que vous êtes venu faire ici une prestation artistique ? » Je lui dis : « Mais vous êtes qui, vous ? » – « Je suis le Président du tribunal qui va vous juger. » – « Quelle-est la question ? » Il m’a redemandé : « Est-ce que vous êtes en représentation ? » – « Ça dépendra du public ! », j’ai dit. Et je lui ai fait une représentation comme quoi j’étais membre bienfaiteur de la SPA, enfin personne n’y comprenait rien et on a jamais parlé de pourquoi j’étais là. Et puis finalement il m’a mis trois mois de prison amnistiés. C’est-à-dire rien. « Vous n’êtes pas condamné, vous pouvez y aller », il m’a dit, « on vous a assez vu ! »

Ici s’achève l’entretien que nous avons dû écourter car la rencontre avec le public devait démarrer. À noter cependant que la revue Jef Klak, déjà évoquée dans nos colonnes, a publié dans son numéro 2 un long autoportrait de Georges Courtois (voir ci-dessous). Signalons également qu’entre notre rencontre avec Georges et la publication de cette interview nous avons appris le décès de sa compagne, Chantal. Nos pensées vont donc vers lui.
M.

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1 Papillon est l’autobiographie à la véracité très controversée d’Henri Charrière qui fut bagnard en Guyane. L’ouvrage a été adapté au cinéma en 1973 par l’américain Franklin J. Schaffner.

2 Robert Badinter devint une icône de la gauche en faisant abolir la peine de mort en France en octobre 1981 lorsqu’il était ministre de la Justice sous la présidence de François Mitterrand. À partir de là les condamnations à de longues peines de prison augmentent fortement. En 2006, des prisonniers ont lancé une pétition réclamant  le rétablissement de la peine de mort qu’ils trouvaient moins hypocrite que les longues peines…

3 Georges Courtois évoque ici les « Unités de Vie Familiale » (UVF), expérimentées à partir de 2003 et censées être accessibles à tout détenu depuis 2009. Dans les faits uniquement 26 établissements sur 191 en disposaient en 2015, ce qui restreint énormément l’accès à ces dispositifs.

3 Karim Khalki, n’obtint pas l’expulsion vers le Maroc demandée durant la prise d’otage et fut enfermé pour cette dernière jusqu’en 2000. Plus d’infos sur : http://khalki.chez.com/sommaire.html.

Pour aller plus loin :

– « Autoportrait en cagoule : Georges Courtois, malfaiteur professionnel »,  Jef Klak n°2, mai 2015, http://jefklak.org/?p=2609.

– Georges Courtois, Aux marches du palais, éditions Le Nouvel Attila, 2015.

– Georges Courtois et les amis de Karim Khalki, Nom : Khalki, Prénom : Karim, N° d’écrou : 584K, éditions l’Insomniaque, 1999.

Nuit Debout : le réformisme radical [Dossier spécial : ni loi, ni travail]

Nuit Debout a été une des particularités qui ont accompagné le mouvement contre la loi Travail de ce printemps 2016. Nous étions dès le départ plutôt sceptiques sur la capacité de cette initiative à faire émerger quelque chose d’intéressant et nos craintes se sont confirmées. Si le phénomène Nuit Debout a essaimé dans de nombreuses villes de province, nous nous concentrerons ici surtout sur le rassemblement parisien, plutôt représentatif du ton général de la mobilisation.

Une mobilisation faussement spontanée

Le malentendu de départ concernant Nuit Debout résidait dans le caractère prétendument spontané de l’initiative. En réalité la mobilisation a été imaginée par quelques personnes dès le 23 février, à la Bourse du Travail de Paris, en marge d’une projection du film Merci Patron ! de François Ruffin. Le petit groupe qui en est à l’origine était composé d’une salariée de Fakir, le journal dont Ruffin est le patron, et de militants politiques allant du Parti de Gauche à Attac en passant par le collectif Droit au logement (DAL) ou encore la Coordination des intermittents et précaires (CIP). En surfant sur le succès du film et sur la mobilisation contre la loi Travail, le groupe prit la décision d’appeler à occuper la place de la République à Paris pour lutter contre l’austérité et le « déni de démocratie » du gouvernement. Il décida de fixer la première Nuit Debout au 31 mars, après la première manifestation syndicale nationale contre la loi El Khomri, et d’y faire intervenir l’économiste Frédéric Lordon. Si nous convenons que le rassemblement Nuit Debout n’avait pas formellement de chef ni d’étiquette politique, de manière informelle il avait pour autorités morales les figures de la gauche radicale que sont François Ruffin et Frédéric Lordon ainsi que tout un aréopage de têtes connues surtout dans les milieux altermondialistes et à gauche du PS. Signalons également que c’était le DAL qui déclarait l’occupation de la place en préfecture.
Cette approche à demi masquée de professionnels du militantisme s’explique probablement par l’image de la gauche radicale qui n’est pas très vendeuse en ce moment. Cette famille politique est dispersée depuis le divorce entre Jean-Luc Mélenchon et le PCF et l’effondrement du Front de Gauche qui l’a suivi.
La démarche n’est donc pas innocente et ce n’est pas parce que des membres d’organisations politiques s’impliquent dans un mouvement social en se présentant comme « simples citoyens » qu’ils perdent leurs objectifs, leur culture et leurs réflexes de militants. À aucun moment les initiateurs de Nuit Debout n’ont voulu susciter un mouvement réellement autonome, si tant est que l’autonomie puisse être suscitée par une petite avant-garde. Cela ne fait pas partie de leur culture politique. Leur but était de provoquer une effervescence qu’ils espéraient ensuite canaliser dans le moule institutionnel et électoral, à l’image de Podemos en Espagne ou de Syriza en Grèce.
S’ils se sont fait dépasser -pas pour le meilleur nous allons le voir- et que leur projet paraît pour l’instant mal barré, cette mise au point sur les origines de Nuit Debout nous semblait importante.

Tentative avignonnaise de questionner les participants à Nuit Debout sur les objectifs de la mobilisation…

La confusion politique à tous les étages

Conjointement à la cuisine politicienne de la gauche radicale, Nuit Debout a été un condensé de la confusion politique ambiante. Les initiateurs de la mobilisation ont logiquement poussé en avant leurs lubies diverses qui sont en partie devenues celles du mouvement : quitter l’Union Européenne, combattre la finance, annuler la dette, lutter contre le néo-libéralisme ou encore écrire une nouvelle constitution. Des idées qui sont également défendues par certains groupes d’extrême-droite. Pas toujours simple donc de distinguer qui est sympathisant de la « France Insoumise » de Jean-Luc Mélenchon et qui est militant de l’UPR de François Asselineau, un ancien lieutenant de Charles Pasqua aux divagations complotistes et anti-UE. Difficile de différencier un membre des « Gentils virus » d’Étienne Chouard, béni oui-oui aux sympathies fascisantes, et un partisan du Mouvement pour la VIème République (M6R) du même Jean-Luc Mélenchon tant ils sont également obsédés par la réécriture de la constitution. Certes un petit ménage a été fait lorsque des personnalités un peu trop ouvertement d’extrême-droite ont tenté de vendre leur soupe à Nuit Debout, mais cela ne réglait pas le problème de fond : le niveau de la critique est tombé si bas que les deux bords partagent aujourd’hui un certain nombre d’idées.

Or, ce qui nous oppresse chaque jour, ce n’est ni Bruxelles, ni une démocratie « factice », ni la « finance immorale », mais c’est le travail, l’exploitation et la précarité. En un mot : le capitalisme. Ces choses sont peut-être moins identifiables, mais nous les subissons pourtant quotidiennement.
Ce n’est donc pas parce que Frédéric Lordon prend des accents quasi-insurrectionnalistes pour nous inciter à combattre le néo-libéralisme, que ce combat est le bon. S’il faut s’attacher à en comprendre le fonctionnement, le néo-libéralisme n’est que la forme actuellement prise par le capitalisme. Se focaliser dessus (les travailleurs détachés, les banques, l’UE) est une perte d’énergie qui ne règle pas le problème (l’argent, l’exploitation, le salariat, etc.). En tant qu’économiste, Lordon le sait très bien.

Ce n’est en revanche pas un hasard si les organisations de la gauche radicale impliquées dans Nuit Debout et, plus généralement dans le mouvement, ne souhaitent pas trop bousculer l’ordre des choses. C’est le propre de toute organisation de viser avant tout à sa survie et son développement plutôt qu’à l’émancipation du genre humain. Sous prétexte d’être « réalistes », elles et leurs soutiens ne nous proposent en réalité qu’un capitalisme soft, à « visage humain ». C’est ce que fait François Ruffin quand il appelle prolétaires et petits patrons à s’unir contre l’austérité. Grossière manipulation… qui vient d’un petit patron ! Comme dirait l’autre : ce n’est pourtant pas la taille du patron qui compte, mais son rôle dans les rapports de production. Petit ou gros, c’est toujours lui qui dispose des moyens de production et du capital lui permettant de vivre (certes parfois mal dans les périodes de crise) sur l’exploitation des prolétaires. Un patron peut donc avoir des « valeurs de gauche », ça n’y change rien.

Un burn-out de la classe moyenne

Pourquoi Nuit Debout, qui a malgré tout accueilli un public non-militant donc éloigné des compromissions politiciennes des organisations, n’a pas su sortir de ce marigot idéologique ? Peut-être en partie à cause de la forte acculturation politique qui fait que, même chez ceux qui se sentent très à gauche, il y a peu de connaissance et donc peu de compréhension des mécanismes du capitalisme. Mais cela tenait surtout à la catégorie de population qui fréquentait Nuit Debout en elle-même. Un rapide coup d’œil nous montre qu’il s’agissait principalement de personnes appartenant à la classe moyenne et qui sont paniquées par le déclassement qu’elles subissent. Or la classe moyenne considère visiblement qu’elle a encore à perdre, voire qu’il est encore possible de regagner ce qui a été perdu. D’où l’adhésion d’une part de celle-ci aux thèses protectionnistes et anti-libérales de gauche qui prétendent réparer un système soit-disant dévoyé. La classe moyenne n’est pas prête à remettre réellement en cause le capitalisme. Qu’il s’agisse de sa frange de droite ou de gauche (comme à Nuit Debout), elle est dans une optique de réformisme radical. Les institutions ne fonctionneraient plus comme il faudrait. L’exemple de la campagne #OnVautMieuxQueÇa menée par des jeunes diplômés précaires au début du mouvement contre la loi Travail est emblématique de cette façon de penser. Ces jeunes ne voulaient pas s’émanciper du marché du travail, ils acceptaient sans broncher le fait d’avoir une prétendue valeur et ils voulaient seulement qu’elle soit estimée à son juste prix. De son côté, Frédéric Lordon s’adressait à Nuit Debout le 20 avril à la Bourse du Travail de Paris et disait que « s’il n’y a plus d’alternative dans le cadre [néo-libéral], il y a toujours l’alternative de refaire le cadre ». La classe moyenne garde donc un rapport servile face au capital, elle s’imagine qu’il peut encore être « plus juste », c’est-à-dire plus profitable pour elle. D’où son intérêt pour le vote et la démocratie !

Pas étonnant donc que Nuit Debout n’ait pas su aller à la rencontre des banlieues pauvres. Le fait que les participants de la mobilisation s’intéressent tout à coup aux gens qui y habitent et leur expliquent ce que c’est que la pauvreté et comment il faut lutter avait quelque chose de déplacé. Lors d’une tentative de rencontre dans les quartiers nord de Marseille, les habitants leur ont rappelé un peu sèchement que la loi Travail et le film Merci patron ! sont plutôt loin de leurs préoccupations et que cela fait trente ans qu’ils connaissent la précarité, le chômage et la relégation sociale.

Et après ?

Difficile pour l’instant de dire quelles seront les répercussions de Nuit Debout. Au grand dam de ses initiateurs un Podemos à la française ne semble pas gagner et l’exemple grec de Syriza n’est pas franchement  sexy. Il n’est du coup pas impossible qu’une part des sympathisants de Nuit Debout votent en 2017 pour Jean-Luc Mélenchon, candidat forcément le plus proche des thèses développées à Nuit Debout puisque ce sont ses soutiens qui ont initié la mobilisation.
À long terme, il est en revanche plus compliqué de s’avancer. L’enlisement de Nuit Debout dans le démocratisme le plus idiot vaccinera peut-être quelques monomaniaques de la démocratie directe. Néanmoins, nous notons à gauche la montée du chauvinisme, que le traditionnel anti-racisme moral a de plus en plus de mal à camoufler, et d’un populisme de plus en plus assumé. Rien qui nous fasse espérer des perspectives très heureuses.

M.

The Great Front populaire Swindle [Dossier spécial : ni loi, ni travail]

Un réel rapport de force, des syndicats à la remorque, des patrons flippés…

Le premier gouvernement de gauche à devoir gérer un mouvement social d’ampleur (une grève générale) a été le Front populaire de Léon Blum & Co, la coalition de gauche victorieuse des élections législatives de mai 1936. Les grèves éclatent on ne sait trop pourquoi mais se propagent à une vitesse incroyable ; elles touchent deux millions de travailleurs en juin avec, c’est alors une première, des milliers d’occupations d’usines… Les syndicats, ultra minoritaires, n’y sont pour rien. Les revendications partent dans tous les sens, dépassant largement le tiède programme du Front Populaire. L’ambiance est calme sinon bon enfant, mais les bourgeois ont peur que plus rien n’arrêtent les prolos. Il faut se rendre compte qu’on est alors à peine une quinzaine d’années après la vague révolutionnaire qui a fait s’effondrer l’Empire russe et a ébranlé l’Allemagne, la Hongrie et l’Italie. L’investiture du socialiste Blum rassure car il a toute la confiance des grévistes ; il déclarera par la suite : « dans la bourgeoisie, et en particulier dans le monde patronal, on me considérait, on m’attendait, on m’espérait comme un sauveur… » Les cours de la Bourse remontent donc.
Le MEDEF de l’époque demande aussitôt au gouvernement d’organiser des négociations en y associant la CGT. Pendant plusieurs jours les représentants des trois partis (État, patronat, CGT) se creusent la tête pour faire cesser le mouvement. Côté patrons on est prêt à tout pour récupérer les usines et on multiplie les propositions (certaines paraissent alors un peu « fantasques » comme ces étranges congés payés qui ne font partie ni des revendications ni du programme du Front populaire). Cela suffira-t-il ? Les CGTistes font alors malicieusement remarquer que depuis des années on fait dans les usines la chasse à leurs représentants… et qu’aujourd’hui « ils n’y sont plus pour exercer sur leurs camarades l’autorité qui serait nécessaire pour exécuter nos ordres ». Les représentants patronaux reconnaissent leur erreur, d’autant que malgré les efforts du PCF (Thorez et son fameux « Il faut savoir terminer une grève »), de la CGT et de leurs journaux (L’Humanité en tête), les ouvriers restent ingérables et en demandent plus à chaque nouvelle annonce.
Au même moment et pour le cas où les ouvriers s’entêteraient, le ministre de l’Intérieur socialiste Roger Salengro masse autour de Paris des unités de gardes mobiles (à côté desquels nos actuels CRS passeraient pour de gentils gardiens de square). Mais le patronat, craignant pour son matériel, s’oppose à l’usage de la force et préfère aligner les concessions (d’autant que les « avantages acquis » comme les augmentations de salaires pourront être vites récupérés et que d’autres, comme les congés payés ou la réduction du temps de travail, permettront d’augmenter la productivité). L’ordre sera rétabli et le travail reprendra progressivement… avec les premières vacances.
Autre proposition du patronat qui figurera dans les beaux Accords Matignon : le principe des délégués ouvriers dans les entreprises qui consacrent le syndicalisme dans sa fonction sociale de gestion des rapports sociaux, partenaire incontournable. Juin 36 est généralement considéré comme une grande victoire de la classe ouvrière, elle est surtout une grande victoire du syndicalisme. Nuance.

C.

Biblio pour aller plus loin

Juin 1936 – Le Front populaire au secours du capitalisme français, sur infokiosques.net:
https://www.infokiosques.net/spip.php?article95

« 1936 : le Front populaire contre les occupations d’usines », Courant alternatif, n° 261, juin 2016, p. 30-33.
http://oclibertaire.lautre.net/upl/CA261.pdf

« Quand un socialo… mange le morceau. La Tâche historique de la social-démocratie face au mouvement de 1936 », Le Monde libertaire, HS n° 7, juillet 1997.
http://ml.ficedl.info/spip.php?article3348

« Juin 1936 : L’usine occupe l’ouvrier » Extraits de la plaidoirie de Léon Blum au procès de Riom (1942).
http://www.collectif-smolny.org/imprimer.php3?id_article=2139

Léon Blum devant la Cour de Riom, Paris, Editions de la Liberté, 1944, 202 p. (introuvable mais si vous le trouvez bravo !).