L’enfer de la mode

Et si tout avait commencé avec les Frères Jacques, ce quator qui chantait gaiement jusqu’au début des années 1980 ? Le plus petit de la bande, Georges Bellec, cherchait alors à se distinguer des autres. Un original…
Peut-être que cela avait aussi à voir avec les vendeurs de la librairie Castéla, à Toulouse, fermée en raison de la spéculation immobilière pour céder la place à ­Desigual et Nespresso. What else ?
À moins qu’il ne faille plutôt regarder du côté des membres de l’ONG ultra-orthodoxe Zaka, en Israël, qui s’occupent des corps humains déchiquetés après les accidents ou les crimes. Macabre…
Sans oublier l’uniforme de ces policiers, armés, qui bloquaient l’entrée de la Circle Line, à la station Liverpool-Street peu après les attentats kamikazes du 7 juillet 2005 à Londres. High visibility ?
Cessons toutefois de tourner autour du pot de Nutella soldé chez ­Intermarché. Vous avez compris que les individus précités portaient tous un gilet jaune. Sans exception aucune.
Mais tout ça, c’était avant le drame.
Sous prétexte d’améliorer la sécurité routière, le gouvernement Sarkozy-Fillon présentait, le 18 juin 2008, une campagne d’affichage avec pour slogan : « C’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien, mais ça peut vous sauver la vie ».
Karl Lagerfeld accepta de promouvoir le port du gilet réfléchissant, qui serait rendu obligatoire à partir du 1er octobre. Adepte du « politiquement incorrect », le célèbre couturier avait prêté sa voix pour le jeu vidéo Grand Theft Auto IV, sorti la même année.
Le 10 novembre 2008, Le Monde notait l’omni­présence de cet accessoire devenu pour certains un symbole de la « beaufitude ». Rappelez-vous de ces gilets fluo posés sur le siège passager et qui provoquaient – déjà – l’ire des internautes sur les réseaux sociaux.
Très vite, par souci de visibilité, cyclistes et scootéristes enfilèrent la chasuble criarde dans nos villes grisâtres. Tout comme les militants associatifs qui voulaient attirer les piétons-signataires ou les promeneurs qui, en forêt, cherchaient à éviter les balles des chasseurs.
Rien de très politique, certes. Mais n’allons pas trop vite.
En réponse à la réforme des rythmes scolaires portée par Vincent Peillon en 2013, des parents d’élèves de Ris-Orangis portèrent un signe distinctif pour protester contre « l’insécurité » dans leur commune. L’« opération Gilets jaunes » débutait, en dehors de toute structure existante.
Événements, personnages, tragédies, farces… les marxiens auront saisi la référence.
Avec une réserve cependant. Le gilet jaune n’était pas encore devenu le bonnet phrygien d’une nouvelle dynamique plébéienne. Jusqu’à la période la plus récente, l’étendard de radicalité était plutôt un K-way noir, se mouvant sur un air d’Eurodance.
Mais l’affaire était bien plus grave qu’un sketch de Ch’ti algérien.
En août dernier, le magazine Néon publiait le portrait d’un « anarchiste et végan antispéciste » qui avait rejoint le black-bloc fin 2016.
Arborant la tenue réglementaire de « celleux qui cassent » – « les banques, les multinationales, les boucheries et les forces du pouvoir » –, l’activiste affirmait que la destruction libérait la « colère créée par ce que nous subissons (presque) tous les jours ».
L’étudiant de 20 ans, qui « vit avec ses parents, dans un quartier aisé de la capitale », confessait avoir « été élevé dans une famille avec un fort capital culturel et un haut niveau de vie ». Il ajoutait qu’« on ne peut pas juger une personne sur son passé et ses origines ».
Alors, quand les camarades de ­Courant ­alternatif s’interrogeaient, dans leur numéro de décembre : « Doit-on choisir ? Gilet jaune ou K-way noir ? », je me demandais, le moins sérieusement du monde, s’il était possible de résister à l’enfer de la mode.
À ce jour, je cherche encore la réponse en écoutant, selon mon humeur, France Culture ou Rires et Chansons. Pourquoi choisir ?

Nedjib Sidi Moussa

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