Avignon burning

(Spasme n°15 étant sorti début avril, les évènements evoqués par ce texte vont de la mi-novembre à la fin mars.)

Des débuts enthousiasmants

Avec les Gilets jaunes, la Cité des papes connaît un moment inédit de son histoire. Comme beaucoup de villes de taille moyenne, elle est habituée aux défilés syndicaux traîne-savates. Mais, à partir du 17 novembre, la donne change. La taxe sur le diesel, passant rapidement au second plan, laisse la place à un discours plus large contre la baisse du pouvoir d’achat puis contre la répression. Le 17, la préfecture recense 47 occupations de rond-point dans le Vaucluse ; autour d’Avignon n’en subsistent bientôt plus que cinq (Avignon nord, Avignon sud, Réalpanier, Rognonas, Les Angles), qui, malgré tout, gênent grandement l’approvisionnement de la ville. Progressivement, les rayons de pas mal de petites et grandes surfaces se vident, faute de livraisons.
Du côté des manifestations, c’est du jamais-vu ici. Le 24 novembre est plutôt calme, car de nombreux Gilets jaunes vauclusiens sont montés à Paris ou bien participent à des blocages de ronds-points. Mais l’après-midi du samedi 1er décembre est épique, comme dans beaucoup d’autres endroits en France (bien que la presse nationale n’en parle pas). Une marche pacifique suivie d’une dégustation de produits régionaux devant le palais des Papes a été évoquée par certains organisateurs, mais le scénario s’avère quelque peu différent. À l’heure du départ de la manifestation, il y a déjà 3 000 à 4 000 Gilets jaunes rassemblés devant la préfecture, et les grilles de celle-ci sont immédiatement enfoncées. Après quelques dizaines de minutes d’échanges de cailloux et de gaz lacrymogènes, le cortège finit par s’ébranler sans incidents jusqu’à l’hôtel de ville. Arrivé là, un moment de flottement se fait sentir. La foule se dirige finalement vers le domicile du préfet, situé dans la principale artère commerçante du centre-ville. S’ensuivent alors deux heures et demie d’affrontements entre la trentaine de policiers qui gardent le bâtiment et les manifestants. Quelques gamins qui ont prévu ce jour-là de faire leurs « courses » de Noël en bande se mêlent aux Gilets jaunes pour caillasser les flics et monter des barricades avec des poubelles en feu. Bien que le gros de la foule soit dispersé par des renforts de gendarmerie mobile en début de soirée, les échauffourées se poursuivent dans la nuit. Quelques vitrines de magasin sont cassées, de nombreux abribus sur les boulevards volent en éclats, et une pelleteuse part en fumée sur le chantier du tramway1. Le 4 décembre, les commerçants du centre-ville annoncent, la mine déconfite, qu’ils doivent annuler le marché de Noël. Tout le monde sent bien que ça ne fait que commencer, notamment les lycéens. Le même jour, les élèves du lycée professionnel et technique Philippe-de-Girard bloquent avec des poubelles enflammées la route qui passe devant leur bahut et qui est aussi l’un des principaux axes de circulation au sud de la ville. Ils se friteront plusieurs fois avec les flics lors de tentatives de blocage de leur établissement pendant les deux semaines qui suivent. À partir du 6 décembre, des scènes similaires ont lieu devant les lycées René-Char et Aubanel, ainsi que devant les lycées de Carpentras, de Cavaillon et de Villeneuve-lès-Avignon. La situation y est néanmoins plus rapidement maîtrisée par les forces de l’ordre, et le préfet ordonne la fermeture administrative de certains établissements pendant quelques jours.
Encore au moins deux belles manifestations ont lieu à Avignon, bien qu’on sente que ce n’est plus pareil. Le 8 décembre, malgré les exhortations des « chefs » à rester sur les ronds-points pour éviter la casse et les affrontements, plusieurs milliers de Gilets jaunes sont présents dans un cortège qui entre de nouveau dans le centre-ville. Le préfet et la municipalité ont, de leur côté, prévu de ne pas s’y laisser prendre à deux fois. Toutes les bennes à ordures et tout ce qui pourrait fournir des projectiles ou de quoi bâtir des barricades a été enlevé, et les forces de l’ordre sont cette fois-ci en nombre. L’émeute éclate pourtant, opposant pendant plusieurs heures des groupes Gilets jaunes aux CRS et aux baqueux pour le contrôle de la rue de la République, de la place de l’Horloge et de la place Pie. Les flics, qui comptent 16 blessés dans leurs rangs, utilisent plus de 150 fois leurs flash-balls (cassant parfois des vitrines de magasin).
Il faut ensuite attendre le 19 janvier pour qu’ait de nouveau lieu une manifestation digne de ce nom. Renouant avec celles de début décembre, elle s’illustre par l’attaque du commissariat d’Avignon (dont le portail est cassé), par une tentative d’incendie des portes de la mairie, par plusieurs heures d’affrontements avec les flics en plein boulevards et par le bris de vitrines de banque. Détail cocasse, une responsable locale du PCF quitte le cortège lorsqu’un petit groupe de manifestants arrache les planches de contreplaqué d’une façade de banque pour s’en faire une protection contre les LBD 40 (voir photo pp. 28-29). La malheureuse, pour qui participer à une manifestation non déclarée a déjà dû être une épreuve, manque de s’évanouir à la vue de cet affront fait au grand capital !

Le retour de bâton

Dans un premier temps, un joyeux désordre s’impose donc. Christophe Chalençon, qui s’autoproclame chef du mouvement en Vaucluse devant la presse locale et nationale, se révèle incapable de gérer quoi que ce soit. Pour couronner le tout, une vidéo révélant dès la fin novembre qu’il est au minimum raciste, mauvais payeur et politiquement opportuniste sape sérieusement son autorité (il passe donc le reste du mouvement à Paris). Pour autant, le mouvement n’arrivant pas à faire émerger une ligne de classe, le petit patronat et l’État parviennent à agir à l’extérieur comme à l’intérieur pour imposer progressivement le retour à l’ordre. Au départ, le chantage à l’embauche et les larmes de crocodile du patron d’Auchan, dans la presse locale, n’ont aucun effet sur la mobilisation. Mais la crainte des petits commerçants de tomber au rang de smicards ou de galériens – en somme de devenir comme la majorité des Gilets jaunes – trouve malheureusement plus d’oreilles attentives. Répétant à l’envi qu’eux aussi sont Gilets jaunes, ils préconisent d’arrêter les blocages et soutiennent les actions purement symboliques. Des patrons de PME manient, de leur côté, le chaud et le froid. Le 17 décembre, celui de la ­Dispam, une plate-forme logistique liée à la grande distribution, envoie une trentaine de vigiles ex-légionnaires empêcher des Gilets jaunes de bloquer son entreprise. Trois jours plus tard, on apprend cependant au court d’une réunion rassemblant des manifestants ­d’Avignon nord qu’il a également pris contact avec leurs référents élus deux semaines plus tôt. Le principal d’entre eux, Anthony Pereira, lui-même patron de deux sociétés, explique publiquement à l’assemblée et devant un responsable de la Dispam que les référents se désolidarisent des groupes de bloqueurs indépendants « qui veulent faire leur petite révolution ». Cette prise de position ne suscite pas d’opposition, probablement parce qu’elle intervient à un moment où bon nombre de participants souhaitent que les blocages soient moins brouillons. Il arrive en effet que des altercations nocturnes éclatent sur fond d’alcoolémie élevée. Tout le monde n’apprécie pas non plus que des rapines soient commises dans les camions arrêtés. La frange petite-­bourgeoise du mouvement étant la première à proposer des réponses à ces problèmes, elle prend logiquement l’ascendant dans la direction des opérations à Avignon. Fin décembre, nous en arrivons au point où le référent d’Avignon nord entre carrément en contact avec Jean-François Cesarini, le député LREM du Vaucluse, pour ouvrir le « dialogue ». Si l’initiative passe mal chez beaucoup de Gilets jaunes, notamment à cause de la forte répression que mène le gouvernement, Pereira bénéficie d’une certaine légitimité. Dans sa démarche, il est notamment épaulé par Laurence ­Cermolacce-Boissier, conseillère municipale France insoumise de la ville voisine d’Entraigues-sur-la-Sorgue et administratrice à l’office HLM du département. Cela aboutit, le 1er février, à une grand-messe organisée conjointement par les référents d’Avignon nord et le député dans l’hôtel de ville d’Avignon. Devant un parterre de notables locaux et quelques Gilets jaunes, Anthony Pereira fait, au nom du mouvement, des excuses publiques aux commerçants de la ville pour la gêne occasionnée par les manifestations. L’attitude « constructive » de ce groupe de Gilets jaunes et ses liens avec les élus locaux lui permettent de bénéficier de quelques « facilités » logistiques : la mise à disposition par la mairie d’Avignon (PS) d’une salle pour y tenir une permanence et d’une seconde, par la municipalité du Pontet (RN), pour organiser des débats citoyens « sans tabou ». Cette attitude provoque une rupture avec une partie des militants de gauche avignonnais (NPA, FI, CGT, PCF, Sud) qui avaient progressivement rejoint les Gilets jaunes d’Avignon nord et qui forment à la mi-février un groupe spécifique nommé « Union progressiste 84 en action ».
Au sud d’Avignon, on n’est pas en reste niveau entourloupe. Les points de blocage de Bonpas et Rognonas rentrent très tôt dans le rang. Ses participants désignent pour référent un certain Maxime Souque, salarié dans la sécurité. Après la manifestation du 1er décembre, celui-ci est allé une première fois à la rencontre du député Cesarini pour lui remettre symboliquement des amendements de loi concernant la hausse du Smic, la taxation sur le kérosène, la revalorisation des retraites ou encore l’allègement des charges patronales. À la suite de la manifestation non déclarée du 8 décembre, il dépose un parcours de manifestation pour le 15. L’objectif est de prendre en main le rassemblement tout en satisfaisant le préfet et le petit commerce. Le cortège doit en effet tourner autour des remparts sans entrer dans le centre-ville. Pour éviter les surprises, plusieurs dizaines de motards Gilets jaunes font même office d’auxiliaires de police en bloquant systématiquement les portes de la ville au passage des manifestants. Bien qu’entre 100 et 200 personnes déterminées parviennent à forcer le barrage, l’opération de pacification réussit globalement. Ce revers infligé à la lutte par les défenseurs du petit patronat n’empêche pas pour autant un leader local du NPA d’exulter sur Facebook : « Quand avec un cortège de dix camarades [sic] on prend en charge l’animation d’une manif de 4 000 personnes, qu’on rend les fafs inaudibles et qu’on est filmés et pris en photo par tous les médias… On est fiers de nous » (dans la manif, personne n’avait compris que le gars au mégaphone était du NPA). Cette journée marque rétrospectivement un tournant, le début de la fin du mouvement à Avignon. Le référent de Bonpas-Rognonas garde, quant à lui, un accès aux réunions des référents vauclusiens, bien qu’en pratique il n’y ait plus de Gilets jaunes au sud ­d’Avignon à partir de la fin décembre.
Il maintient également une existence virtuelle en lançant aux côtés de deux commerçants et d’un infirmier libéral le site participatif Le Vrai Débat. Ce projet est annoncé la première fois le 25 décembre sur la page Facebook « Union Gilets jaunes 842 ». Présenté comme un outil indispensable de la démocratie 2.0, Le Vrai Débat se résume en pratique à une boîte à idées interactive. La plate-forme logicielle sur laquelle il repose est développée par la start-up Cap Collectif (spécialisé dans la « civic tech ») et avait déjà été utilisée en 2017… par le candidat Macron. Très portée sur le RIC, la petite équipe derrière Le Vrai Débat participe également avec d’autres Gilets jaunes à faire venir Étienne Chouard, le 20 janvier, à Vedène. Le gourou du démocratisme y tient une conférence devant 400 personnes dans la salle de spectacle publique L’Autre scène, aux côtés d’acteurs associatifs locaux (monnaie locale, SEL, supermarché coopératif GEM…).

Théorie du genre, mariage pour tous et quenelle

Difficile enfin d’évoquer la mobilisation des Gilets jaunes à Avignon sans s’arrêter sur le rôle joué par un individu pour le moins exubérant et symptomatique du confusionnisme ambiant. « Anticapitaliste », « antisioniste » et défenseur des valeurs islamiques, Abdel Zahiri est bien connu du paysage militant avignonnais. Ex-membre du NPA, il soutient en 2010-2011 Ilham Moussaïd, candidate voilée qui fait imploser le tout jeune parti sur la question de l’islam. Par la suite, il fonde l’association Respect, égalité et dignité (Red), qui mélange revendications pro-Gaza (liées aux campagnes BDS), militantisme en « défense » des musulmans (du port du voile et du burkini aux Rohingyas), et distribution de repas aux SDF. Probablement dans un esprit de convergence des luttes, lors des élections municipales de 2014, il fait campagne auprès du candidat UMP sur une ligne hostile au mariage pour tous ; lors d’un meeting de soutien, il n’hésite pas à imputer à la « théorie du genre » l’existence des enfants-soldats en Afrique3 !
Ce mélange des genres – si l’on peut dire – ne l’empêche pas pour autant d’intégrer, en novembre 2018, le collectif « Fâchés pas fachos ». Constitué par des militants de gauche souhaitant débusquer l’extrême droite au sein des Gilets jaunes, le collectif est au départ hostile à la mobilisation, mais finit par s’y fondre, prétendant représenter les « quartiers » d’Avignon. En son sein, Abdel Zahiri commence par dénoncer sur les ronds-points les sorties antimusulmans de Chalençon et les propos racistes de certains Gilets jaunes. Bien qu’il mette en lumière certaines réalités, son discours communautariste agace. Au départ simplement présent à Avignon nord, Zahiri commence à prendre l’ascendant sur ce point de blocage à partir de la mi-décembre. Son champ d’action se libère encore un peu plus à partir du 24 décembre, lorsque Anthony Pereira est mis partiellement sur la touche en raison d’un contrôle judiciaire. En militant rodé, Zahiri sait prendre des décisions qui paraissent bonnes et il est capable de piloter et de mettre en confiance des manifestants. Filmant en live sur Facebook toutes les actions des Gilets jaunes, on l’entend alternativement donner des consignes de sécurité aux gens, négocier avec la police, mais aussi défendre la « quenelle » de Dieudonné. Partisan d’une alliance entre Gilets jaunes et syndicats, il invite la CGT, début janvier, sous la cabane d’Avignon nord. Le 10 janvier, il anime également une réunion publique rassemblant des référents Gilets jaunes d’Avignon nord et de Carpentras et des représentants de l’UL-CGT et de Sud-Solidaires. Dans le public, les militants PCF, NPA, FI, CGT et Sud font preuve d’une étrange amnésie sur le pedigree de leur hôte, qu’ils connaissent pourtant très bien.
L’ascension de Zahiri prend cependant fin plus vite qu’il ne l’avait prévu. Le 5 janvier, il est, lui aussi, placé sous contrôle judiciaire en attendant d’être jugé pour le même blocage d’autoroute qu’Anthony Pereira. Mais, le 16 janvier, il se rend tout de même au commissariat d’Avignon, accompagné de quelques Gilets jaunes, pour faire un coup de com en allant porter plainte contre Luc Ferry4. Un commissaire l’accuse alors de l’avoir menacé. Retenu en garde à vue, Abdel Zahiri est condamné le lendemain en comparution immédiate à quatre mois de prison ferme avec mandat de dépôt. Une sévérité qui surprend tout le monde.

Antirépression et effilochement du mouvement

Si Abdel Zahiri incite les Gilets jaunes à soutenir leurs camarades poursuivis, les condamnés du mouvement depuis décembre ont néanmoins jusque-là suscité l’indifférence générale. Son procès a le mérite de réveiller un peu le mouvement avignonnais sur la question de la répression. À partir de là, on commence à voir du monde remplir les salles d’audience en soutien aux accusés. Malheureusement, aucune défense collective ne parvient à se mettre en place, et les stratégies individuelles (ou plutôt leur absence) ou affinitaires restent la norme. Zahiri bénéficie de l’aide de son réseau militant et de ses proches. Ceux-là médiatisent son cas et ouvrent une cagnotte en ligne pour lui, quitte à en faire un martyr. Des membres d’organisations de gauche, qui se sont jusque-là désintéressés du sort des prolos anonymes condamnés, lui organisent même un rassemblement de soutien sous les murs de la prison du Pontet. Ce mélange de personnalisation et d’incrustation des organisations politiques ajoute de la confusion à la lutte. D’autant que le cas Zahiri provoque toujours de houleux débats internes. On le constate lorsque l’UL-CGT, qui co-organise la manifestation, s’en désolidarise au dernier moment. Elle fait mine, dans la presse locale, de ne pas avoir compris que l’événement avait pour objectif « la défense d’un individu qui porte des notions de haine, d’homophobie, etc.5 » (on remarquera le « etc. »). Compte tenu de la proximité de la CGT et de Zahiri les semaines précédentes, cette soudaine réminiscence passa logiquement pour une trahison chez ce qu’il reste de Gilets jaunes. Mais il est vrai que, à mesure que localement le mouvement s’étiole, les signes de ralliement à l’antisémitisme sauce Dieudonné sont affichés par certains avec de moins en moins de complexes et dans la plus grande indifférence6.
Ce genre de retournement n’aide pas à renforcer la « grève générale » du 5 février, qui ne s’annonce déjà pas fameuse. La manifestation syndicale qui accompagne cette journée, à défaut d’être intéressante, rassemble un peu de monde à Avignon, mais comme au niveau national, l’UL-CGT joue le jeu des autorités tout en faisant mine de satisfaire sa base. La manifestation relie la gare à la préfecture en une heure chrono, évitant soigneusement le centre-ville. Franchir les remparts de la ville est pourtant redevenu un enjeu de la lutte au niveau local depuis que la mairie barricade certains de ses accès avec des blocs de béton et des plaques d’acier. Sous le coup de la fatigue et de la répression, le mouvement en Vaucluse s’effondre. Il tente péniblement de se relancer en appelant à une manifestation « nationale » (dans les faits plutôt interdépartementale) le 30 mars. La préfecture joue alors la carte de la psychose : elle interdit la manifestation, boucle totalement la ville et ferme la gare et les parkings alentours. Entre 2 000 et 3 000 manifestants répondent néanmoins présents, une partie du cortège improvisant même un tracé inédit à travers le quartier de la Rocade. Mais compte tenu des prétentions de l’appel, la mobilisation reste faible et ne peut faire le poids face à un arsenal répressif démesuré. Du côté des ronds-point, les dernières cabanes ont été détruites par la police ou par des incendies d’opposants au mouvement quelques semaines avant.

Conclusion

La dernière fois que le centre-ville d’Avignon a connu autant d’heures d’émeute, c’est… sans doute durant la Révolution française. Aujourd’hui, les « gueux » écornent l’image de la ville carte postale vendue aux touristes. Malheureusement, pendant que le gouvernement ne lâche rien et réprime le mouvement, les Gilets jaunes d’Avignon ne savent pas plus qu’ailleurs accoucher d’une critique de l’exploitation capitaliste. Nous restons embourbés dans un mélange de populisme, de démocratisme, de souverainisme anti-UE et de discours « anti-­système » plus ou moins complotistes, aux accents parfois antisémites. Sur le terrain, nous ne nous heurtons pas tant à une incompréhension quant aux enjeux de la lutte des classes qu’à un refus de la regarder en face. Cela n’est pas surprenant de la part de la petite-bourgeoisie, mais les prolétaires qui composent la masse des Gilets jaunes craignent le clivage que cela suppose au sein du mouvement. Il semble donc plus simple de se battre contre une « oligarchie » nébuleuse prétendument responsable de tous nos maux plutôt que contre la servitude très concrète infligée au quotidien par les patrons et par l’État. Le mouvement est aujourd’hui considérablement affaibli, mais les braises couvent toujours et il est possible que cela reparte sous une forme ou une autre. D’ici là, il faut donc continuer de clarifier au mieux les lignes de classe.

M.

  1. L’extrême droite locale tente maladroitement d’instrumentaliser les événements. Le lundi 3 décembre, Julien Langard, conseiller municipal de Carpentras, fustige le préfet pour son laxisme face aux « racailles » venues perturber une manifestation pacifique. La ­Provence révèle cependant le lendemain que l’élu, ex-Front ­national et proche de la ligne de Marion Maréchal-Le Pen, est au premier rang lors des débordements. Jacques BOUDON, « Manif : l’élu qui dénonce le laxisme était parmi les plus actifs », La Provence, mardi 4 décembre 2018, p. 4. []
  2. Cette page relaye les informations relatives à la mobilisation dans le département. Initialement très proche de Christophe Chalençon, elle s’en dissocie officiellement le 24 décembre. []
  3. Voir ici : https://youtu.be/cm0mEZJR7Jw. Un billet de blog recense également quelques « dérapages » de Zahiri ici : https://blogs.mediapart.fr/lancetre/blog/020319/qui-est-abdel-zahiri-le-gilet-jaune-emprisonne. []
  4. En direct sur Radio Classique, l’ancien ministre avait appelé la police à tirer à balles réelles sur les Gilets jaunes. []
  5. « Vaucluse : la CGT se désolidarise des Gilets jaunes », La Provence, 25 janvier 2019, url : https://www.laprovence.com/actu/en-direct/5340469/vaucluse-la-cgt-se-desolidarise-des-gilets-jaunes.html []
  6. L’humour de Dieudonné est plutôt bien admis, et les reportages de Vincent Lapierre, appréciés. Fin février, nous en arrivons au stade où les militants de gauche de l’« Union progressiste 84 en action » (NPA, FI, etc.) se retrouvent régulièrement dans la cabane d’Avignon nord, au-dessus de laquelle est disposé bien en évidence un modèle de gilet jaune vendu par Dieudonné. Très reconnaissable, il arbore un ananas, référence à la chanson négationniste « Shoananas » de l’« humoriste », et le slogan « Macron la sens-tu la quenelle ? ». []

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